Antonia Iliescu - poèmes

Prix poésie

Poèmes du cycle "La croix"

Poèmes du cycle "Évasions imaginaires"

 

 

 

 

 

 

 

Le guérisseur des nuits malades

Silence. Les cieux se taisent. Seul le mal vagabond
Crie dans la nuit avec sa voix de chouette ;
Un nuage noir sirote mon souffle moribond ;
Spectres verdâtres dansent dans l’obscure chambrette.

Lourdeur. Le corps se glisse dans l’amère mélasse
Des années fatiguées tassées dans la brouette ;
Entre moi et le monde le pont solide se casse.
L’esprit blessé mendie de l’espoir. Que des miettes…

Des rideaux de lumière descendent sur les ombres ;
Le paysage change, se meurent les pensées sombres ;
Un oiseau bleu annonce que la nuit va finir.

Des murmures réveillés à l’horizon lointain
Jettent gaiement dans le monde un tout nouveau matin ;
Et le soleil me touche afin de me guérir.

(deuxième prix au Concours International de Sonnets 2014)

 

 

 

 

 

 

Poèmes du cycle "La croix"

Jésus

Tu es venus, Jésus, mais je ne T'ai pas vu
J'ai ignoré Ton âme, mon âme, je l'ai perdue.
Mais Tu es revenu un beau soir étoilé, et
Tout ce que j'ignorais alors, Tu m'a donné.              
Je T'oubliai, Jésus, j'me croyais important
Quelques sous dans ma poche et mon air nonchalant...
Mais un jour, quand les années sur moi trop lourd pesaient,
Je me souvins de Toi et j'ai pleuré. 
En vain, mon bon Jésus, j'attendais un signe de Toi
Je ch
erchais Ton regard, Tes yeux étaient de bois...
Et j'ai vécu ma vie, car  tel était mon devoir... mais,
pendant toutes mes nuits sombres ma lumière saignait.
Et un beau jour, Jésus, quand je n'espérais plus,
Tu as envoyé un ange, et dans ses yeux j'ai vu
Ton âme et Ton amour  qui pénetrait doucement
mon âme cachée dans un coeur redevenu enfant.
Et alors j'ai su, Jésus, que Tu résuscitas
Quand Tu as pris ma main et nous quittâmes la croix
Tu es revenus, Jésus, un beau soir d'été, et
La vie de lumière, Ta droite me l'a donnée.


 

Pardonne nous, Marie !

Si l’être ou l’esprit ou la bouche te priaient
muets, déformés par la haine,  jalousie ou péché,
Quand le fer  te priera quand le bois te priera,
Ne tarde pas, Marie, à nous faire don de toi.
Regarde encore une fois,  avant de t’élever,
l’oeil qui s’endort nostalgique dans l’amour, dans la paix,
Caresse-nous de pluie, bats-nous de lumière
Descends-nous à genoux pour soigner  nos prières.
Montre-toi de nouveau avec ta charité et avec ton pardon
Fais-nous comprendre enfin, la sainte guérison
Mais où incliner  d’abord ton beau visage de neige?
Vers quel coin du monde, vers quelle sèche vallée
La fontaine de ton être qui répare et unit
se laissera-t-elle couler ?
Comment soigner, Madone, autant d’âmes souffrantes ?
L’homme s’éloigne et tombe, perdu dans le non-soi
S’enfonce, s’accroupit, il grince, ne prie pas
Et sa voix rauque s’éteint sans écho, quelque part.
Prends-lui la main, Marie, c’est toujours ton enfant
Attrape-le, caresse-le,  sauf si il est méchant
et souille ta robe blanche, ta délicate rosée
en l’écrasant sous sa botte boueuse et envenimée.
Ne lui tends pas la main, ni montre ta tendresse
Qu’il crie les lèvres sèches en cherchant sa maîtresse.
Mais penche-toi, Marie, vers tous ces malheureux
qui endurent en silence et qui osent croire en Dieu
qui allument une bougie aux pieds de leur Christ
et qui apaisent leur soif en buvant tes larmes tristes.
Et si parfois sans savoir dans la faute ils sont tombés
Pardonne-leur, Marie, et donne-nous la paix!

 

La Vierge Bleue de Chartres

Au lieu de ciel, des murs de cathédrale
En guise d’air, vieux bois de santal
A la place du soleil, un haut front bleu et pâle
perce le vitrail tissé sur un portail.

Comme autres fois Claudel, perdu dans ses pensées
Je me recueille sous La Vierge Bleue
Par les „entre les lignes” je me laisse emporté
Au coeur du vitrail, rêveur et silencieux. 

Mais tout d’un coup le verre se casse et frissonne
La Belle de Verrière avec le saint enfant
Descendent des abîmes. Leurs âmes qui raisonnent
Arrivent jusqu’à moi, sur une brise de vent.

La femme se voûte les épaules; s’évertuant
se penche et cache sous un voile de soie
Jésus, qui tient à sa gauche un bouclier d’argent
Tendis que de sa droite il nous montre le Trois.

The Blue Virgin me parle d’une toute petite voix.
Les morceaux bleus de ciel s’enfoncent dans mes pensées
Avec tout leur mystère, avec tout leur émoi
Ils déchirent l’histoire des millions d’années

Elle vient près de moi, la mère endolorie.
Sur son visage pâle jaillissent des larmes de verre.
Me dit qu’elle est blessée. Son front effleure la terre
Se tourne vers Jésus... Mais Lui, il est parti.

Elle le pleure, pauvre sainte, nous demande de l’aider.
Je lui dis: „- Ne pleure pas, ma mère, Christ est ressuscité !”
”- Oui, oui...”- dit-t-elle –„ mais vous l’avez ignoré...
Et je ne pleure pas mon fils, mais vous, dont j’ai pitié...”

 

 

 

 

  Le tableau de Gavrila

C’est quoi le chiffre trois?
Un triptyque de Van Eyck? La Bible, ou la croix
rappelant Père, Fils, Saint Esprit dans le jardin d’Eden
qui nous mènent en douceur vers l’éternel Amen?
Mais nous sommes toujours trois, avec nos langues clouées
dans des palais de bouches... On dirait unité...
Un vif triptyque qui cache sous des couleurs de soie
dans un mystère biblique tout homme, lui, toi et moi.
Trois cloches dans l’azur qui raisonnent dans les cieux
avec leur langues muettes de métal mystérieux,
par la porte bleue des yeux, largement ouverts
nous apportent de là-haut toute la musique des sphères.
Odeur blanche d’encens,  odeur de bois séché
qui brûle et déchiffre les signes indéchiffrés.
Je me demande: la main qui tire les cloches,
Cette main vêtue de blanc, absente sur la toile,
pourtant présente partout et qui enfante  l’harmonie,
Cette main qui nous unit,  cette main... c’est à qui?
- C’est la main de Messie.
Cachée sous l’oeil magique du peintre de génie,
avec un peu de blanc, avec un peu de jeu,
elle nous a conduits
vers le Grand Inconnu,
où règne le rêve bleu. 

 

Les sens de la croix

Quand je pense à la croix, à sa forme, à ses sens
qui
imprègnent mon âme de foi en Dieu aimant -
Je voi
s une géométrie... Du cosmos on dirait
Où des abcisses tombent vaincues
d'ordonnées,
Plans qui s’entrecroisent avec ciel et terre,
L’index sur la bouche, le symbol de „se taire”,
L’or vivant du soleil, éteint dans des ténèbres
brûlantes qui nous font mal,
La chaleur qui s’élève un jour d’été de voile,
Qui
enfante des cailloux froids lors de l’Épiphanie,
L’élan vers l’éternel qui bientôt finit
dans un bruit court, habile,
sur une poignée de chair, des os et des argiles,
La pitié d’une larme, la grimace d'un visage
qui cachent le bouclier devant tout ce carnage,
Toute chose se coupe en deux
quand nous,  insouciants, innocents malheureux,
mettons toujours en croix
De l’eau dans le vin froid,
Le réveil sur un rêve,
L’écorce sur la sève,
Génie sur le banal,
Dieu sur un animal,
Vertu sur le péché ,
Le doux sur le salé,
L’océan sur le feu,
Le sérieux sur le jeu,
L’opulence sur misère,
Christ sur homme ordinaire,
L’amour sur la haine,
La biche sur une hyène,
Le gerzeau sur le riz,
Enfer sur Paradis,
Et un matin jauni,
Une mort sur une vie.

Marchant sur les murs

Nous sommes ici aussi, maintenant
et pour quelques secondes encore
Nous escaladons des murs très hauts
Qui séparent  notre monde en deux.
Les murs en nouvelle brique bâtis
Habillent ces mondes aux cheveux gris.

Gémissent tout bas, des bouches baveuses
Des âmes venant du purgatoire
S'empoignent... elles se disputent, hideuses,
Et l'éphémère et l'éternel
Élèvent l'argile et nient le ciel
Comptent les taches de sang céleste
coulé au fil des millénaires
sur la blancheur du saint linceul.

Ils trouvent ce monde très convenable
Ces aveuglés de vanité.
Les gens n'ont plus aucun péché....
Élèvent des fronts sur des arcades
Mais qui a l'emprise sur ce monde où
règne la monnaie, non la monade?

Sic transit la gloire et la vie
Nourries par vaines inanités
A-t-elle une chance, la  charité?...
On se promène froids dans ce monde
le coeur couvert d'un triste masque
où l'union n'est que fantasque
Un cortège de vaincus, laids, mort-nés,
Impertinents,  tous ceux qui croient
à  "il n'existe pas".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
   
   
     
   

 

     

Poèmes du cycle "Évasions imaginaires"

Amour conjugué

J’existe parce que tu existes
Tu existes si j’existe
Il existe si nous le partageons
Nous existons si nous nous aimons
Vous existez pour vous étonner
Ils existent pour nous blâmer

 

Luciole

Luciole, larme de lune
Qui es-tu ?
Écoute les gouttes de pluie
Elles disent que le destin terni
se joue sur leur peau argentée
Elles viennent et s’en vont résignées
comme les larmes, ces gouttes chaudes
qui inondent nos âmes lourdes et nos cœurs,
coquilles fermées de solitude, aux perles
qui pleurent en nous, à l’intérieur.

 Luciole, larme de lune,
Étoile en quête d’aventure vagabondant
Dans l’univers qui pousse de l’herbe
Je baisse les yeux pour regarder
le ciel que tu mis à mes pieds
ciel qui tomba sous mes pas
insouciant de ses diamants
que j’écrase malgré moi, en marchant.
La grandiose céleste nuit
Se fit tout à coup si petite
Que tu la cachas sous un pli
Et depuis lors, je rêve, je vis,
Je vis en plein soleil qui brille
Et qui s’éclate sur mes jours
et sur mes nuits.

        
          Les eaux de Saint Jean

Tu lavais tes mains dans les eaux de Saint Jean
Et par ce geste simple se dévoila l’énigme
As-tu donc compris l’étrange paradigme
Qui dessine mon monde né voici un an ?

Pas besoin de savon, l’eau se charge de tout
Nettoie l’âme tachetée d’ennuis solitaires
Redorant les désirs qui cessent de se taire
Devant le mystère de cet hiver doux.

Tu penses et tu existes dans ce monde cruel
Que je voyais vide avec mes yeux morts,
Où je vis à peine et où je vis à tort,
Cachant mes angoisses sous grimaces pastel.

Dorien-musique, gamme en dorien
Notes tristes, timides, aux nuances antiques
Gouttes de sang blanc dégoulinent sceptiques
Sur la roue trop vieille du figé moulin.

Tout ce monde nouveau, vieux depuis un an,
Dont les eaux muettes lavent toujours tes mains,
D’où vient-il, du Bien ou bien du Malin ?
Est-il bien réel ou caprice errant ?
 

A la porte de son âme

L’hirondelle s’est blottie à la porte de son âme
Il neige sur les fleurs de printemps
des clochettes de muguet ébouriffées par le vent
La neige et les fleurs chassent les feuilles mortes
de nos cœurs endormis.
Est-ce le trille ou le cri
de l’oiseau qui secousse les abîmes
de nos âmes soudainement fleuries ?

Dialogue d’énigmes

L’énigme 1 demande 
- Que fabriques-tu, ma grande ?
L’énigme 2 répond
- Devine ce que je ponds.

Écrase la coquille
Et tue la diablerie
Ensuite, tourne l’engin
Toujours en sens divin

Le cœur blanc renaîtra
Et alors tu comprendras
Que dans le vieux panier
A fleuri un muguet

Et en deux mots, ma sœur,
Quand on  a des rancoeurs,
Il faut chercher la fleur.

28. 02. 08

 


 

Le Paradis vert

La souffrance – maladroit maître potier
sculpte  mon âme, la creuse
en la gravant profondément,
de plus en plus profond
tellement creuse, mon âme
tellement ample sa profondeur
qu’elle ne peut plus se contenir
oh, si seulement j’avais eu
une âme plate comme une verte prairie !

mon âme, argile silencieuse, fut torturée
et elle vécut ainsi... ni ronde ni pleine
elle prit la forme de l’entonnoir,
le goût amer d’absinthe,  l’haleine
du vent moribond, soleil noir
aux bords larges, étroite en profondeur
en moi, elle s’est tellement approfondie
qu’au bout elle se déchire et s’amincit
pour finalement se casser
à travers l’invisible orifice
mon âme dépouillée de vice
s’écoule vers l’au de là

le rêve me sème dans cette plate pairie…
d’un grain d’or vert s’accroît le Paradis

 24. 02. 2009