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Pourquoi j’ai écrit ce livre

Le don

            Je viens de recevoir un don. Mais pas n’importe lequel. Un don qui oblige à un autre, comme une réaction en chaîne. Don y contenant le tout ou le rien, don qui peut être explosif, s’il n’est pas bien contrôlé, tout comme les réactions en chaîne. Don non palpable et sans prix, mais inestimable, comme le don intime de noce. Don de la grande rencontre avec le monde extérieur, invitation à danser avec l’esprit du monde. Don qui m’arrache les jours et les nuits, dissèque sans pitié mon être en l’éparpillant dans le monde, broyé mais heureux de pouvoir toucher intimement chaque homme. Sel fin du sel grumeleux passé par le mortier, sel qui a enduré des coups et des écrasements pour se faire petit, le sel de la vie prête à se dissoudre dans les eaux du monde, dans les consciences. Don grand qui demande de te faire petit. Ce don qui ordonne est le moment de pause pour l’introspection. C’est le début de l’œuvre au rouge, quand on te jette dans ta propre philosophie. La philosophie de ta propre vie, petite et insignifiante, en tenant dans une main l’œuvre au noir et dans l’autre l’œuvre au blanc. Je sorts lentement, péniblement de mon athanor, pour prendre en possession mon don, tremblant d’émotion. Et je remercie le donneur.

            J’ai reçu comme don un livre. Un don à courte portée mais aussi à longue portée. « Courte », car ce petit livre me met immédiatement au travail, en me faisant sortir du poison d’une vie intellectuelle terne. « Longue », car il m’invite à parcourir un long chemin, renversé, depuis la fin vers le début, un chemin malaisé qui m’oblige à me contempler de l’intérieur, pour un jugement d’aujourd’hui, chemin difficile parmi des papiers mélangés et souvenirs emmêlés, dont il faut que je trouve le sens. J’ai reçu un livre. Mais pas n’importe lequel comme ceux qu’on peut toucher des yeux et peser des mains et qu’on dépose sur une étagère dès qu’on l’a fini, plus en avant ou plus en arrière, selon le besoin de le relire en jour, dans un futur d’une longueur relative. J’ai reçu aujourd’hui le don total, dans le sens du « en donnant tu recevras », don qui enrichit également le receveur et le donneur. J’ai reçu un don multiple, étant offert à la fois à moi et au monde entier.

            J’ai reçu comme don un livre non écrit. On m’a offert mon livre que je n’ai pas encore écrit, le don invisible, qui concentre toute la matière et toute l’énergie du petit univers que je suis maintenant, ici et peut-être pour quelques secondes encore dans un minuscule méandre du Grand Infini. Je feuillette ses pages invisibles, signe que je prends note. Signe que j’ai déjà commencé à écrire. C’est un don pour moi, qui se fera don de moi.

 

 

                                                                                                                                                                                                     16 décembre 2005

 

 

 

 

 

 

I-ère PARTIE

 

ANIMUS

Motto : « Je suis Une, mais opposée à moi-même. Je suis à la fois « adolescent » et « vieillard ». Je n'ai connu ni père, ni mère parce que l'on doit me tirer de la profondeur comme un poisson ou parce que je tombe du ciel comme une pierre blanche. Je rôde par les forêts et les montagnes, mais je suis cachée au plus intime de l'homme. Je suis mortelle pour chacun et cependant la succession des temps ne me touche pas. »

Carl Gustave Jung  « Ma vie »

Cher Maître,

Comment suis-je arrivée à vous connaître, vous vous demandez peut-être... Eh bien, par pur hasard. Un jour elle a pris un livre sur l’étagère : c’était « Ma vie ». Dès les premières pages, elle s’est immédiatement rendue compte à qui s’adressait ce genre de texte et qui serait en mesure de le comprendre; c’est ainsi qu’elle me le confia un dimanche, le Jour du Seigneur. Disait-elle: „Dora, tiens, un livre pour toi. Que dirais-tu de le lire? Ce serait une occasion de vérifier si c’est bien lui l’homme arc-en-ciel, que tu cherchais depuis ton enfance”.

C’est ainsi qu’elle a mis dans mes bras une multitude de mondes avec des créatures de mon espèce, quelques-unes plus distantes et plus étranges, d’autres plus amicales, qui me ressemblaient en quelque sorte. Vous, cher Maître, m’êtes apparu à la fois étrange, distant et amical. C’est pour ça que je vous écris à cette heure tardive de la nuit, quand je peux enfin me libérer de la tutelle de la femme. Elle jette des coups d’oeil furtifs à tout ce que je fais et je n’aime pas. Je suis suffoquée de sa présence tatillonne, de scientifique qui veut tout analyser, même les fines poussières tombant des meubles. Elle veut tout savoir et tout organiser, elle dissèque toute chose aussi petite soit-elle; elle réduit l’entier en miettes, met les insectes au microscope et les abeilles au microphone, pour étudier leurs harmoniques. Elle ne sait plus ce que c’est que la poésie de la vie. L’air marin, au lieu de le percevoir comme nous, comme une brise suave dans laquelle « respire doucement Jésus » - comme le disait le frère Omar Kahyam – elle ne voit que des pourcentages : autant pour cent  d’azote, autant pour cent d’oxygène, d’hydrogène, d’argon... Le mystère de toute chose elle le met dans un minuscule mortier en or (qu’elle tient dans son cerveau), pour ensuite le réduire en particules à peine visibles qu’elle analyse après au spectromètre de masse et RMN[1]. Elle haït tout ce qu’elle ne peut pas comprendre. Je m’étonne comment j’ai pu échapper saine et sauve ! Quelle chance ! C’est donc moi seule qui pourrais comprendre vos pensées, sans les émietter, sans les écraser, sans les couper en morceaux. Oh, combien elles sont belles !

Je vous remercie pour l’invitation de participer avec vos amis à « La table ronde », à Böllingen. Je me suis sentie tellement bien dans votre tour aux murs arrondis et blancs. Je les adore ! J’ai déjà eu un premier frisson, quand vous avez parlé de synchronicité. Car vous devez savoir que ma résurrection s’est produite suite  à quelques « synchronicités » comme vous nommez toutes ces bizarres coïncidences qui nous transforment la vie. Et la Vierge, n’a cessé de donner des « signes » à la femme, après la mort de son père. Ces signes venaient sur des ailes arc-en-ciel. Et je me dis alors : « Le saint Graal hante toujours les pensées des chevaliers. Le calice d’émeraude, n’est pas encore trouvé, mais certains boivent depuis longtemps l’élixir vivifiant qu’il contient ».

J’aurais encore un tas de choses à vous dire, mais je dois mettre un point, car la femme curieuse pourrait se rendre compte de ce que je suis en train de faire et alors elle effacera tout ! Je suis forcée de me cacher, car elle est extrêmement lucide et exigeante. Elle détruit tout !

En ce qui vous concerne, j’ai un soupçon : vous avez déjà trouvé la pierre philosophale, n’est-ce pas ? Après l’avoir vidée de son pouvoir, en lui arrachant son secret, vous l’avez détruite (hm !... sur ce point, vous et la femme vous avez quelque chose en commun). Ensuite, les remords vous ont envahi et alors vous avez pensé la partager avec les gens. Vous avez jeté la poudre philosophale dans le monde et vous avez  ri sous votre cape : « Vous n’avez qu’à  recomposer le mystère de la pierre. C’est en définitif votre devoir… enfin, le devoir de quelques uns, sûrement pas le devoir de tous ».

Je ne sais pas combien d’entre nous serons capables de recomposer le mystère de la pierre. Nous demeurerons, nous aussi, penchés sur les eaux, des jours et des nuits, en cueillant l’or des sables souillés de boue ; ou nous nous égarerons dans les déserts, agenouillés sur les grains de sable sec, en cherchant des yeux brûlés de soleil et de ténèbres, les miettes de lumières dissipées dans les mondes qui furent avant nous, jusqu’à nous.

Tonia vient juste de terminer la lecture d’un livre. Elle est occupée : elle pense. Je l’ai surprise imaginer un plan. Je l’ai vue fouiller dans sa mémoire. Elle a pris le crayon et a commencé à gribouiller quelque chose dans un cahier. C’est comme ça que j’ai pu m’échapper et arracher ces quelques instants à ma vie éphémère, pour vous les offrir.

Salutations de ma part à  Anima et à  bientôt (ou à aussi longtemps qu’elle me laissera vivre),

Dora-Dor

 

*

Mon cher Maître, je m’excuse si je vous ai importuné avec mes extravagances. Ai-je fait une fois de plus l’une de ces bêtises ? En jugeant selon votre silence ce dernier temps, je dirais oui. Voilà pourquoi je vous écris. La femme est triste. Elle s’égare toujours parmi des choses impossibles, comme si elle voulait être sûre que rien ne s’accomplira jamais. Elle s’attache à des causes perdues et veut refaire toute seule l’histoire du monde ; plus que ça, elle veut la revivre ! Elle est toujours avide des mystères. Finalement, en jouant avec le feu, elle devint ce qu’elle devait devenir : « un ange chassé ». Pourrions-nous la mettre sur la bonne voie ? C’est à cette fin que je vous envoie ces quelques récits ci-dessous. Ainsi pourriez-vous, peut-être, vous faire tout seul une idée de la façon dont elle juge la vie en général et surtout de la façon dont elle me voit.
A vous, cordialement, Dora-Dor

Ange chassé

Dora était une fillette étrange, venue d’une constellation moderne, Fornax Chemica située près du pole sud galactique, dans un méandre du fleuve Eridan. Sa mère lui avait inculqué le sentiment religieux dès sa première enfance. Assise sur une marche du petit escalier en pierre derrière la maison, elle suivait tous les matins les effets de cet enseignement; elle méditait à sa façon et c'était son jeu préféré. Sans se rendre compte, elle accomplissait un vrai rituel, avec conviction et curiosité, chaque jour qui sentait les fleurs de cerises, et puis les cerises mûres, les griottes et enfin, les coings. Quand la saison des pluies était là, elle ramassait soigneusement les feuilles mortes et les déposait une par une entre les couvertures d’un livre: "...elles ressusciteront au printemps! Le papier les tient au chaud" - disait-elle.
              Quand les premiers flocons de neige la poussaient à faire sortir sa luge du grenier, elle oubliait de méditer: "y’a d'la neige dehors, ah, je ne sais plus où donner la tête!". Saint Nicolas et le Père Noël la récompensaient pour sa foi  tout au long de l’année. Ses parents étaient des gens pauvres. Pourtant ils trouvaient toujours une petite pomme, une noix ou une mandarine à mettre dans le petit soulier bien lustré  la veille, qu’elle avait posé pieusement à la fenêtre, dans l’attente de la venue des saints.
                Au retour du printemps, elle prenait son petit tabouret, qu'elle posait chaque année d’une marche plus haut, et regardait le ciel bleu dans l’attente des anges. On lui avait dit qu’ils existaient vraiment et qu’ils venaient du ciel. Si c’était vrai, elle aurait dû les voir, non ? Et bien sûr, elle les voyait. Ils lui apparaissaient comme des petits cercles concentriques et lumineux, pas plus grands qu’une bulle de savon, qui flottaient dans l’air devant ses yeux. Bien qu’elle eût vu dans des livres des anges dessinés comme des enfants blonds et rondelets, habillés de longs vêtements blancs, qui portaient des splendides ailes d'aigrette du pissenlit, elle n'avait jamais eu de telles visions. Tout ce qu’elle voyait c’étaient ces petits cercles transparents, une sorte d’atomes vus à travers un microscope super performant. Elle était convaincue que les vrais anges étaient ainsi et se disait que les gens qui avaient peint les murs des églises et des morceaux  d’icônes et des feuilles de livres, n'avaient pas eu la chance de rencontrer les saintes créatures. Alors, par manque d'inspiration ils les avaient peintes comme une sorte d'hommes– oiseaux. Elle n’a dit à personne la moindre des choses de ses aventures matinales sur le petit tabouret, en plein soleil. Jusqu’au jour où sa mère lui posa cette question :
            - Dora, que fais-tu là, aussi rêveuse sur ta chaise ?
            - Qu’est-ce que je fais ? Mmm... Je regarde les anges. Voilà!
            -  Et comment sont-ils, tes anges ?
            Elle lui raconta tout ce qu’elle voyait dans le ciel. Sa mère se mit à rire et Dora a senti amèrement qu’elle ne croyait pas un iota de toute son histoire. C’est peut-être à ce moment-là qu’elle aussi a commencé à en avoir des doutes. C’est pourquoi elle osa faire une chose terrible, cette chose qui était un crime, le plus odieux de tous les crimes qu’on puisse commettre.
            On lui avait dit – toujours sa mère – que tous les gens, sans exception, portaient, depuis leur naissance, un ange invisible sur chaque épaule. L’épaule gauche était gardée par le mauvais ange, l’ange noir, celui qui te poussait à  faire des bêtises et qui voulait t’emporter dans le royaume de Satan. Sur l’autre épaule veillait paisible l’ange bon, l’ange blanc envoyé par Dieu.
            Elle voulait à tout prix se convaincre que les deux anges existaient vraiment sur ses épaules. Elle ne sentait rien. "Soit ils sont trop légers, soit ils ne le sont pas du tout" - se disait-elle. Un jour, une drôle d’idée lui vint à l’esprit : faire une expérience. Elle avait alors quatre ans.
            Un matin d’été au ciel gris, elle prenait son petit déjeuner dans la cuisine. Elle était seule à la table et le problème des cercles-anges la torturait comme toujours : s’ils existaient et si elle avait tué le bon ange, elle aurait eu vite le résultat; elle serait devenue une petite fille méchante, possédée par le diable. L’expérience inverse, c’est à dire, tuer le mauvais ange, n’aurait pas été concluante, car tout le monde disait qu’elle était une enfant sage et tout le monde l’aimait. Le passage du bon en meilleur était dur à saisir et l’expérience aurait été ratée.
            Qui était derrière ce scénario, dans une pareille aventure alchimique ? Peut être une bribe de Zosime de Panopolis travaillait alors en elle. En la prenant pour un nouveau et immaculé athanor, il oeuvrait probablement à l’achèvement de son œuvre au rouge, commencée voici des siècles. C’était lui, peut-être, qui lui a posé la question, là, dans la cuisine : « Eh ! Qu’est-ce qu’on fait avec les anges ? Comment pourrions-nous prouver qu’ils existent ? » Ce Zosime, son frère réveillé de l’archétype après tant d’années, voulait-il faire encore un essai pour répondre à l’éternelle question « Est-ce qu’Il existe ou Il n’existe pas ? »
            Pleine de calme et persuadée inconsciemment de la grandeur de cet instant-là, important pour son propre destin, mais surtout pour celui des âmes qui se posaient encore des questions au-delà de la mort, elle prit le couteau sali de confiture et l’enfonça dans le corps invisible de son ange blanc. Après quoi elle a attendu, pâle sur sa chaise, voir ce qu’il était en train de se passer. Pourtant, elle n’a rien entendu ; aucun gémissement, aucun cri. « Les anges ne souffrent pas, ils n’ont pas de chair, comme nous » lui avait dit souvent sa mère. Alors, comment pouvait-elle savoir s’il était mort ?
            Petit à petit, elle eut finalement la réponse. Pour toute expérience il faut de la patience. C’était alors qu’elle l’a appris pour la première fois. Les résultats n’ont pas tardé à se montrer ; ils étaient clairs et terribles. Au fil des jours elle se sentait poussée à mentir, à injurier ; elle a même mordu la main de sa sœur, jusqu’au sang. Elle refusait la nourriture. Le Diable avait grandi en elle et l’envahissait avec des tristesses profondes, insupportables, en lui coupant l’envie de jouer. Il l’attirait journellement dans un recoin obscur du grenier, sur une petite chaise enveloppée dans des toiles d’araignée. Là, elle se balançait des heures et des heures, en avant et en arrière, l’esprit vide, le cœur sec, en chantant toujours la même mélodie, qui lui nouait les pensées dans un serpent violâtre qui partait avec elle vers le fond de l'océan. Personne ne tenait plus en balance le Bien et le Mal. De la fillette joyeuse qu’elle avait été, il ne restait qu’un fantôme pâle et sombre, obsédée par un crime dont elle n’était pas sûre de l'avoir commis. Elle refusait consciemment toute chose qui autre fois lui aurait fait plaisir, pour le simple motif qu’elle ne le méritait plus, du moment où elle était devenue une nouvelle fille de Satan.
            C’était un après-midi d’automne. Probablement septembre, car le soleil jetait parmi les mailles du rideau, sur son lit, une lumière chaude et gaie, spécifique au premier mois de cette saison, portant l’été mûr encore sur ses épaules. Les feuilles de vigne avaient déjà rougi dans la fenêtre du salon et tremblèrent doucement lorsque sa mère entra dans la pièce, un plateau de crème brûlée à la main. C'était le dessert préféré de Dora, mais elle n’y pouvait pas toucher. L’immense nœud dans la gorge et des larmes qu’elle cachait à peine sous ses paupières… Elle avait atteint la limite et au bout du compte, s’en foutait si les anges existaient ou non. Vider son sac pour pouvoir manger quelques petites cuillères de crème, voilà son défi. Il n’y avait pas d’autres choix, l’instant de la vérité était là et attendait sa confession.
            Comme les mots boitaient dans sa bouche quand elle a appelé sa mère, tout près, sur le divan… « J’ai… j’ai un grand… grand secret…. ». Silence. « Eh ! Quel est le secret ? » - l’incitait sa mère. Mais la bouche ne voulait pas s’ouvrir. « T'as fais quelque chose de mal ? »  Sa mère essayait de la tirer par la langue : t'as menti ? T’as volé ? T’as été vilaine ? Les morsures ? « Non. C’est encore pire : j’ai tué mon ange gardien ; le bon ! J’avais tellement besoin de savoir si les petites billes que je voyais dans l’air étaient des anges! C’est de ta faute ! Tu m’as dit que c’étaient des bêtises. Je croyais que c’étaient des anges. Comment aurais-je pu le savoir autrement ? Maintenant je sais qu’ils existent, mais à quoi bon ? Je suis maintenant la fille de Satan et je ne reverrai jamais les anges de Dieu. »
            Que c'est difficile de se connaître et dire de soi-même "je suis méchante", surtout quand on n’est qu’un enfant. Elle a connu alors pour la première fois le pouvoir de faire mal et la peur de soi-même.
            Sa mère l’a couchée sur le dos et les yeux dans ses yeux, elle lui a parlé :
          - C’est très mal ce que tu as fait. Comment as-tu pu penser à une chose pareille ? Tu ne toucheras plus jamais le couteau, tu m’entends ? Les anges ne meurent pas, mais le tien est parti. Il s’est effrayé et s’est envolé chez un autre enfant, qui ne mord pas... Mais, en fin... si tu deviens comme avant, une fillette sage et si tu manges comme avant, et si tu ne mords plus jamais ta sœur, si tu l’implore, si tu lui demande pardon, il revient. Un peu de patience et tu verras. Et maintenant, viens et mange un peu de crème ! 
            Le temps passe vite. La petite fille d’hier assise dans la cuisine est la femme d’aujourd’hui debout dans la cuisine. Elle ne sait pas exactement quand elle a changé pour toujours de rôle. Et surtout elle ne sait pas si l’ange blanc est de retour sur son épaule droite.
           Des questions toujours sans réponses l’avaient prise d’assaut sur le long chemin de la vie : « Et si les anges avaient changé de place ce jour-là, pour rire de moi ? J’aurais pu tuer l’ange noir et toutes ces manifestations étranges n’auraient été que l’effet des remords. Un crime est un crime, même si l’on commet au nom du Bien. Lequel des deux a été de retour, suite à mes prières, le bon ou le mauvais ?  Comment ça se passe avec l’épaule droite et l’épaule gauche, que sera-t-il de la question tranchante : qu’est-ce que le Bien et qu’est-ce que le Mal ? Que vais-je dire à mon ami, Zosime de Panopolis lors de la Grande Rencontre ? Je vais hausser les épaules, impuissante, pour lui avouer que moi aussi j’ai échoué dans la grande aventure de la connaissance ? Il me faudrait encore quelques expériences dans mon vieil athanor… Mais je ne sais pas s’il pouvait encore résister aux flammes. »
           Les anges se sont lassés eux aussi à côté de Dora, sous le fardeau de toutes ces quêtes vaines, qui avaient rongé leurs ailes, en les rendant pareils l’un à l’autre; eux même n'étaient plus capables d’en faire la distinction. L’œil de son âme les voyait comme un seul ange, une sorte d’ombre grise qui, avec une aile la tirait vers l’Enfer et avec l’autre, vers le Paradis. Ombre indécise, aux ailes bigarrées, poussées vers l’intérieur, pour qu’elle ne puisse voler que dans son rêve. L’ange chassé ne revient plus jamais blanc, mais tacheté…
            Ces petits cercles concentriques – les anges de l’enfance – étaient peut-être seulement des cellules de l’univers, par lesquelles Il respirait et par lesquelles elle respirait aussi avec Lui. Elle a voulu à tout prix leur donner un nom, une forme et un sens, mais entre-temps, se pétrifiant dans l’expérience de l’auto connaissance, elle a oublié de respirer…

 

L’oiseau au chant de métal

 

            Ca fait déjà un an que Dora avait chassé son ange. Entre temps elle avait demandé pardon essayant de bien se comporter, dans l’espoir qu’il serait un jour de retour. Elle avait cinq ans, mais elle savait déjà repasser, enlever les poussières sur les meubles et faire la mayonnaise. Elle était redevenue la fillette modèle d’autres fois.

            Pour son anniversaire, sa mère lui a offert un oiseau, un petit rouge-gorge. En traversant le marché, le vendeur d’oiseaux avait réussi à capter son attention, en criant de toutes ses forces : « Venez, venez ! Achetez cet oiseau doux comme l’agneau. Il mange dans la paume. Et c’est un chanteur hors paire. »

La fillette fut très heureuse de recevoir le petit oiseau babillard.

            - Je l’appellerai Rouge-Gorge.

            - Prends soin de lui et donne-lui chaque jour de l’eau fraîche et du millet. Tu dois lui changer aussi le sable – lui dit sa mère – Rouge-Gorge n’est pas une poupée, c’est un être vivant.

            - N’est-ce pas que ce petit oiseau est l’âme de ma poupée, Laïlaï ?

            - C’est exactement ça, - lui répondit la mère – mais fais attention ! Tu ne le déchiquetteras point, comme tu as fait l’année passée avec Laïlaï.

            Dora plongea dans ses pensées, pour quelques secondes. Les yeux fixés dans les yeux de sa mère, elle revit tout le drame : vêtue du peignoir blanc de sa mère, le stéthoscope en plastique aux oreilles, en dirigeant une ribambelle d’enfants – ses assistants – qu’elle avait invités à la « leçon d’anatomie ». « - J’ai eu cette poupée comme cadeau pour mon anniversaire. Mais elle n’est pas dans son assiette. Elle fait des chichis, ne mange pas et ne dit pas maman ; elle ne peut pas marcher non plus. Voyons ce qu’elle a ». C’est ainsi qu’ils déchiquetèrent Laïlaï.

- J’ai seulement voulu savoir si elle avait un cœur ! – se défendait Dora. – Et elle n’en avait pas ! C’est pourquoi elle ne bougeait pas et ne parlait pas. Elle n’avait pas d’âme, et c’est comme ça !

- Mais certainement  qu’elle en avait une – lui dit sa mère – mais l’âme est comme un oiseau. Quand tu lui as ouvert la poitrine, l’âme de Laïlaï a pris son vol vers le ciel. Depuis, elle voyage à travers le monde de long en large. L’âme de n’importe quelle chose est immortelle et libre comme les oiseaux du ciel. Tu sais, n’est-ce pas, que chaque chose a une âme, même si elle ne se voit pas. « Et les arbres ont-ils aussi une âme ? » Oui, les arbres aussi. « Et les pierres ? » Oui, elles aussi mais leur « chair » dure des millions d’années. On dirait que les pierres n’ont pas d’âme, car elles durent éternellement. L’homme sait que les pierres sont là depuis toujours, mais il n’a pas assisté à leur naissance et il ne verra pas leur mort non plus. Les êtres vivants, les mourants, se fanent plus vite. Tous les oiseaux du ciel – mais tous, sans aucune exception -  portent en eux les âmes des hommes, des animaux mais aussi ceux de certains jouets. Les oiseaux ramassent la dernière goutte de vie qui avait animé ces « choses », comme font les abeilles avec le nectar des fleurs. C’est ainsi que les hommes se transforment en cygnes blancs ou noirs, les éléphants volent dans les cormorans, les lions et les tigres tu les trouveras recroquevillés dans les hiboux et ainsi de suite…

            Dora faisait très attention à son précieux cadeau vivant reçu à l’occasion de son anniversaire. Elle lui changeait le petit lit de sable, lui donnait à boire et à manger et lui parlait des heures et des heures. « Tu es Laïlaï, n’est-ce pas ? Oh ! Pardonne-moi, Laïlaï, jamais je ne te couperai plus le ventre. Je sais maintenant que tu as un cœur, autrement comment pourrais-tu gazouiller ? » Elle tenait Rouge-Gorge dans une cage, dans sa chambre à coucher, au bord de la fenêtre. Elle le faisait sortir journellement, surtout en été, pour admirer les hautes montagnes Fãgãras, au pied du village Copacel où elle habitait. Un jour quand son père plantait des fleurs, le petit oiseau s’échappa dans le jardin. C’était un beau jour de mai. Dora donnait du mil à Rouge-Gorge quand il se glissa hors de sa cage. C’était un oiseau solitaire mais assez audacieux. Il s’arrêta juste à côté du père et sautillait autour de lui, en espérant d’avoir quelques vermisseaux de farine et un rien de beurre, tel qu’il lui arrivait pendant l’hiver. D’un seul mouvement, le père de Dora l’attrapa et le remit dans sa cage.

 

            Ca faisait plus de 6 mois que Rouge-Gorge était arrivé chez eux. Un matin d’été, très tôt, un puissant vent orageux ouvrit soudainement la fenêtre de la chambre de Dora. C’était vers quatre heures du matin, et sa mère était déjà debout pour donner à manger aux volailles et pousser les deux bufflonnes vers la grande rue, là où devait passer le troupeau du grand bétail. Devant la pièce de sa fille, la mère s’arrêta un instant et ouvrit doucement la porte, pour voir si elle était bien couverte. Le vent fou arracha la porte et la flanqua contre le mur, ouvrant en même temps largement la fenêtre. Sous ses yeux impuissants, la cage tomba avec un bruit bref sur le tapis et l’oiseau s’envola dehors sans la moindre hésitation. La femme, sa paume sur la bouche, la suivait de ses yeux effrayés jusqu’à ce que Rouge-Gorge disparaisse dans le petit arbre devant la fenêtre. L’instant d’après, un chat noir sauta de la toiture du hangar voisin droit dans le petit abricotier, en disparaissant dans son feuillage.

            La petite n’était pas encore réveillée. La mère courut dans le jardin et s’arrêta sous le petit arbre, en scrutant sa couronne verte et riche. Mais elle ne vit aucun mouvement, ni entendit un frémissement quelconque. Il faisait calme, un silence de mauvais présage comme les nuages gris au dessus de la maison, qui s’apprêtaient à tomber amèrement sur le toit.

Lorsque Dora se réveilla ce matin-là, elle alla comme d’habitude à la cuisine chercher le sac à mil. Ensuite, à moitié endormie, avec des gestes de somnambule, elle remplit un verre d’eau et retourna dans sa chambrette, l’eau dans une main et le mil dans l’autre. Soudain, les grands yeux fixés sur la fenêtre largement ouverte, elle cria :

- Maman, maman ! La cage est par terre et Rouge-Gorge n’est nulle part ! Et la fenêtre est ouverte !

            Sa mère, qui était déjà derrière, essuya ses yeux et dit :

            - Je sais, je sais… C’est moi qui ai ouvert la cage. Il gazouillait à me fendre le cœur, ce  matin. Au juste, il a lui aussi droit à la liberté, comme tout être de ce monde. Dis-moi, tu aimerais rester toute la vie enfermée dans une cage ?

            - Oh, maman ! Mais c’était à moi ! C’est toi qui me l’avais donné pour mon anniversaire ! Comment as-tu pu faire une chose pareille?

            Dora demeurait non consolée et pleurait dans son coin. Elle s’était habituée avec son chant exubérant, avec les sons harmonieux et délicats qui transmettaient la nostalgie des pays chauds et qu’on pouvait entendre même en hiver. Sa mère essayait de la consoler :

            - Tu sais bien qu’il s’est échappé une fois et que ton père l’a attrapé. Peut-être est-il dans les environs, peut-être en avait-il assez de toute cette solitude. Je suis certaine qu’il reviendra vers le soir.

            - Mais il est tellement petit ! Qu’en sera-t-il de lui, tout seul, dans ce monde ? Il ne sait même pas comment se nourrir, il mourra de faim et de soif – se lamentait Dora.

            Elles guettèrent toute la journée l’abricotier et le ciel, mais en vain. Après avoir rempli de mil le petit récipient, la mère accrocha la cage à un rameau et ouvra la petite porte. Elle espérait vaguement que Rouge-Gorge, s’il avait pu échapper par enchantement au vilain chat noir, reviendrait plus tard, dès qu’il aurait eu faim ou soif. Mais le soir était depuis longtemps descendu sur les maisons et le petit oiseau n’était toujours pas là. La mère cherchait d’apaiser les craintes de sa fille :

            - Il viendra demain, crois-moi ! Il goûte lui aussi sa miette de liberté. C’est après tout son droit…

            Deux ans s’écoulèrent ainsi dans l’attente. Dora priait encore, fuyant des fois ses copains qui s’étonnaient de ses disparitions soudaines : « Tu pars comme ça, à l’improviste ! » « Je serai de retour tout de suite. Jouez sans moi » - leur disait-elle. Elle se précipitait à la maison pour tomber à genoux devant l’icône, en implorant saint Antoine de veiller sur Rouge-Gorge.

            Dora était maintenant dans la première primaire et avait déjà appris quelque chose sur les oiseaux. Elle avait remis la cage vide sur le bord de sa fenêtre, comme avant. Elle remplissait chaque jour le petit réservoir d’eau fraîche, comme avant. Et comme elle n’avait jamais perdu l’espoir que son ange retournerait un jour, elle croyait encore que Rouge-Gorge reviendra finalement.

 

            Dans l’une des maisons minables d’un quartier des faubourgs luxembourgeois, demeurait une famille d’immigrés avec un garçonnet mélancolique, qui s’appelait Rony. Attaché par une pince au rideau, un petit oiseau en carton, garni de vraies plumes joliment colorées, observait, nostalgique, le ciel et le monde dehors. Il avait aussi une minuscule machinerie qui le faisait chanter chaque jour au petit matin, à 4 heures précise.

            La maison était située près d’une forêt. La mère de Rony avait acheté ce petit oiseau pour l’anniversaire du garçonnet. Il venait d’avoir cinq ans quand l’oiseau s’installa devant sa fenêtre. Tous les matins, des dizaines d’oiseaux tapageurs de toute sorte se bousculaient à la fenêtre de Rony, attirés par l’oiseau à la voix métallique. Quelques-uns, plus audacieux, venaient frapper avec leur bec dans la vitre, comme s’ils voulaient communiquer avec le petit oiseau en carton ou tout simplement s’intéresser de son sort. Un jour, une alouette s’est tuée en se heurtant contre la vitre, essayant probablement d’entrer dans la chambre. De retour du boulot, vers le soir, la mère l’a trouvée gésir inanimée sur la petite terrasse. Ses petits yeux toujours ouverts regardaient encore vers la fenêtre d’où elle avait entendu l’appel mensonger, celui d’un robot.

            Une année s’était déjà écoulée depuis que Rony avait accroché Rouge-Gorge au rideau. Il l’avait presque oublié, tel qu’il faisait avec tous ses jouets : il jouait beaucoup avec, pendant le premier jour, et puis de moins en moins, au fur et à mesure que d’autres merveilles venaient peupler sa petite chambrette entassée de peluches, de camionnettes colorées et limousines sophistiquées. Si Rouge-Gorge n’avait plus chanté chaque matin, Rony l’aurait chassé sûrement de sa tête bouclée, occupée par ses petits soldats en plomb, qui se querellaient entre eux. Aucun ne voulait entrer dans la première ligne.

            Un jour comme tous les autres, la mère du garçon commença dès le petit matin à nettoyer la maison. C’était le début de l’automne mais les oiseaux de la forêt étaient toujours très bavards et sautillants comme en plein l’été. Depuis ce jour où elle avait trouvé la petite alouette sous la fenêtre, la mère avait mis au point un plan, qu’elle avait toujours reporté pour plus tard. Elle attendait le moment où Rony serait occupé ailleurs. Le moment était venu. Avant de passer l’aspirateur du côté des rideaux, elle relâcha la pince. Dans une seconde, la bouche avide du monstre avala Rouge-Gorge en lui faisant place dans ses entrailles, à côté des poussières, cheveux et effilochures. C’était fini. La mère continua de passer son aspirateur sur les galeries, elle tourna deux ou trois fois en rond dans la chambre et sortit.

            De retour d’une excursion de deux jours avec l’école, Rony jeta son sac à dos sur le lit, prit le ballon et sortit jouer dans la cour. « Il n’observera peut-être pas… » - pensait sa mère.

Le lendemain, à l’aube, le petit garçon se précipita dans le dortoir de sa mère :

- Mami, mami, Rouge-Gorge s’est envolé! Sais-tu quelque chose?

Engourdie de sommeil, sa mère se frotta les yeux. Il était 4 heures du matin.

            - Oui, je sais quelque chose. Viens ici, que je te raconte !

            Elle se mit sur son séant et prit son petit par les épaules.

            - Ecoute… Je vais te dire ce qui s’est passé hier au petit matin. C’est une longue histoire… Je ne sais même pas par où commencer… Te souviens-tu le bruit infernal des oiseaux lorsqu’ils entendaient le chant de Rouge-Gorge. En voyant combien il était malheureux leur frère enfermé dans la cité, l’alouette et le pivert rassemblèrent tous les oiseaux de la forêt et leur dirent : 

- Mes chers amis, allons sauver notre petit frère. Vous avez vu les signes de désespoir qu’il donnait ce dernier temps. Son chant du petit matin me déchire le cœur – dit l’alouette.

- A moi aussi – ajouta le pivert. Je me lève chaque jour dans ses cris métalliques et aigus, qui me donnent des frissons. Je crois qu’il est menacé là-bas par les trois méchants géants… en fait, deux, car le petit homme semble avoir un grand cœur. »

            Hier matin, des volées d’oiseaux venant de la forêt cassèrent la vitre avec leurs becs puissants, dès que Rouge-Gorge posa son deuxième cri. Ensuite, ils attendirent leur frère venir les rejoindre pour fuir ensemble – dit la mère. Mais l’oiseau regardait toujours à travers la fenêtre comme si rien n’était, et sans  aucune intention de quitter sa place. En observant du coin de l’œil Rony, qui tenait la tête basse, le menton enfoncé dans la poitrine, la mère poursuivit son histoire :

            - Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Pourquoi ne profite-t-il pas de la liberté ? C’était bien ça qu’il voulait nous dire par son message ; il voulait de l’air et du soleil. Tout oiseau de cage, dès qu’il trouve un moyen, s’échappe désespérément vers la liberté. Mais lui, il ne bouge pas. Regardez-le ! Il est déjà mort, peut-être – dit le pivert.

            - Ce n’est pas vrai ! Ses yeux sont encore vivants. Et après tout il se tient bien sur le rameau – dirent les autres.

            - C’est juste. Je crois qu’il est plutôt découragé. Voici ce que je vous propose – dit l’alouette. – Nous allons entrer dans la citadelle et nous l’emmènerons. Mais il se pourrait qu’il ne sache pas voler. « L’oiseau de cage ne sait pas qu’il ne sait pas voler ». Mais nous pourrions lui apprendre.

            Aussitôt dit aussitôt fait. Le pivert et l’alouette entrèrent par la petite brèche. Ils arrachèrent Rouge-Gorge du rideau, ils l’attrapèrent entre leurs becs et s’envolèrent avec lui vers les cieux. Rouge-Gorge était toujours placide. Ils devaient le soulever le plus haut possible, jusqu’au soleil et lui apprendre le vol, en le portant sur des coussinets de nuages.

            - Tu verras, petit, quelle merveille c’est que de pouvoir voler. L’important est de t’élever le plus haut possible et après, de te laisser tomber sur le coussinet. Prends garde de bien tendre tes ailettes et de les agiter de temps en temps! Mais, surtout, n’aie pas peur ! La peur casse tout, car elle tue l’élan des ailes et les ailes n’écoutent que lui, l’élan. N’oublie pas que nous tous sommes faits pour voler. Tout être qui a des ailes doit voler. Or tu as de vraies ailes ! C’est sûrement le ciel qui t’a manqué et je crois que tu n’as point eu de professeur. Te souviens-tu encore qui étaient tes parents ?

Rouge-Gorge se taisait. Le pivert dit :

- Ah, c’est ça. Tu ne te souviens donc pas. J’avais un soupçon comme quoi tu fus chassé par l’homme qui t’a mis dans une cage et t’a ensuite vendu au marché. C’est comme ça que tu es arrivé dans la cité. On le sait bien car nous sommes nombreux à partager ton sort cruel… Mais maintenant tu as la chance unique de connaître ce que signifie le vol. Il est à la fois nécessité, liberté et jeu. C’est notre raison d’être. « Je vole, donc j’existe » c’est notre devise.

Rouge-Gorge ne disait rien. Il continuait à se soumettre à la volonté de l’alouette et du pivert, en se laissant porter sur les nuages, blancs comme les boules de neige. Quand ils trouvèrent que leur compagnon était assez haut, ils lui dirent :

- Assez ! A partit de maintenant nous ne te porterons plus. Mais nous te guiderons pendant le vol. Nous serons toujours près de toi et nous te donnerons, si nécessaire, le bon conseil.

Et ils lâchèrent le petit oiseau en carton au plumage colorié. Il ne gazouilla pas et il ne cria pas de peur, alors que ses compagnons le laissèrent tomber. Soumis, il commença à descendre lentement, porté par le vent, puis poussé de plus en plus fort vers le sol. En le regardant, les oiseaux dirent :

- Regarde ! Il a été pris lui aussi par l’ivresse du vol. La première fois c’est toujours comme ça. On ne se rend plus compte de ce qu’on fait. Tu souviens-tu, encore ? – dit l’alouette. – Oui, mais il n’y a pas de temps pour se souvenir, lui répondit l’autre, et il commença à crier de toutes ses forces :

- Défais tes ailes ! Largement, le plus largement possible ! N’oublie pas, c’est ta vie qui est en jeu !

Rouge-Gorge continuait de tomber, sans les entendre. L’alouette essaya sur le tard de l’attraper encore une fois avec son bec, mais tout échoua. Rouge-Gorge poursuivait son chemin en faisant de pirouettes dans l’air. Il se laissa porté par le vent comme une feuille morte en automne. Le vent le poussait méchamment vers le sol à une telle vitesse que ses compagnons n’eurent même pas le temps de lui dire adieu, avant qu’il ne tombe, avec un bruit court, dans une flaque. »

-         Oh, mami! – cria Rony horrifié. Comment sais-tu tout ça?

-         Je le sais, car je l’ai vu de mes propres yeux. Les yeux de l’esprit – dit sa mère.

-         Qu’est-ce que tu dis ? L’esprit a-t-il des yeux ? – s’étonna Rony

-         Oui, certainement ! Ces yeux-là sont les vrais yeux de l’homme. Mais écoute la suite :

 

«  Les oiseaux descendirent en piquage tout près du lieu de l’accident et examinèrent Rouge-Gorge attentivement.

- Il n’est pas mort, notre ami ! Il a les yeux ouverts… (Rouge-Gorge ne bougeait pas, ne gazouillait pas.) «  Il veut encore un essai » dirent les oiseaux. « Il se peut qu’entre temps il a gagné un peu plus de courage. Jamais la première leçon n’est une vraie réussite. L’important est de ne pas être mangé par le chat. Pour ce qui est du reste tu peux essayer autant de fois que tu voudras, jusqu’à ce que tu apprennes la technique du vol. »

Ils prirent chacun une ailette et s’élevèrent vers le ciel. Après deux trois battements des ailes, un vent puissant venant du nord, porteur de neige et de tempêtes, se mit à souffler avec une violence sauvage. Tordus par le vent méchant, les deux compagnons lâchèrent Rouge-Gorge. Ils firent encore une fois un dernier essai, en luttant de toutes leurs forces contre le vent. Mais le vent les tenait sur place, tandis qu’il élevait Rouge-Gorge vers des horizons lointains. L’oiseau ne s’opposait pas aux caprices du vent. Docile, il montait vers les nuages noirs, menaçants.

-T’as vu ? – dit le pivert – il sait voler ! Regarde comment il plane ! Il ne tombe pas, par contre, il sait monter vers le ciel. Notre leçon lui a servi finalement à quelque chose. Il a préféré le vent, c’est tout.

- T’as raison – lui répondit l’alouette. – C’est lui le plus fort au monde. Il lui montrera les mers et les océans et les hautes montagnes. Il le portera plus haut que nous puissions le faire et plus rapidement. C’est peut-être mieux qu’il soit parti avec lui. Le vent sait toujours ce qu’il fait et comment diriger les oiseaux.

Le vent, après avoir porté Rouge-Gorge au-dessus des forêts et des villes, au-delà des dunes et des montagnes, s’est calmé. Fatigué de courir, il lâcha les feuilles, les grains de sable, les bouts de papier et les boîtes vides de coca-cola, entassées dans son tourbillon. Toutes tombèrent dans une flaque boueuse, dans une cour d’un village nommé Copacel, situé aux pieds des montagnes Fagaras. Un jour, une fillette trouva l’oiseau et l’emporta à la maison. Tu vois ? Tout finit bien. Rouge-Gorge est heureux maintenant, même plus heureux que chez nous ; tu le tenais immobilisé, accroché par une pince au rideau.

 

La mère s’isola dans de vieilles pensées, qu’elle croyait mortes depuis longtemps. Elle revit le fenil où elle avait dormi seule avec la génisse, une nuit d’été enchanté, de Sainte Marie.

Elle avait alors 7 ans. Sa grand-mère Maria l’avait emmenée pour la première fois à la campagne, à Copacel. Elle se fit des amis dès les premières heures, aussitôt sortie dans la Grande Rue. Elle commença à chanter pour les enfants du village qui coulaient de partout, voir « la merveille de Bucarest ». Cette première soirée, juste après le spectacle, - dont la scène était la rue poussiéreuse et l’éclairage la lune et les étoiles, - elle tomba malade. « Sais-tu chanter « Castel Amore ? ». « Bien sûr ! » « Mais celle-là, tu la connais ? » Oui, elle connaissait cette chanson aussi et ainsi elle chanta toute la soirée, jusqu’à minuit, quand on l’appela pour se mettre au lit. « Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu es tellement rouge ! » s’étonnait sa grand-mère, en voyant ses joues brûlantes comme la braise. « Aïe ! On lui a jeté le mauvais oeil ! » - dit la vieille sœur de sa grand-mère, en lui posant la main sur le front. « Mets-lui le thermomètre ! »  Elle avait 40°.  « C’est sûrement Lia, qu’elle soit maudite ! » - dit Ana – « elle la dévorait des yeux et c’est uniquement elle qui a été sevrée, puis re-nourrie au sein, ici, chez nous ». Elle alluma du charbon de bois et ensuite, elle le laissa tomber dans un verre d’eau bénite. Le charbon tomba au fond du verre, signe qu’Ana avait eu raison. Elle dit ensuite trois fois le « Notre Père » et chaque fois elle mouillait les doigts dans l’eau. Avec ses doigts elle dessina le signe de la croix sur le front de sa nièce, sur la poitrine et sur le ventre, autour de l’ombilic. On l’avait empaquetée nue dans un drap qu’on échangeait au fur et à mesure que les draps séchaient. Le lendemain elle était guérie.

Quand elle dormit dans le fenil, à la Sainte Marie, on a voulu l’empêcher : « les nuits sont froides à la montagne ; tu prendras froid ; et il y a aussi les vampires qui sortent la nuit »- lui avait dit sa tante Ana. Mais elle avait insisté : « une seule fois, tante Ana, une seule fois et c’est tout ! ». Sa tante l’avait alors regardée avec beaucoup d’admiration « courageuse, ce bout de femme! » et cria à son mari : « George, prend l’échelle  et met-la à l’entrée du fenil, pour que la petite puisse y monter ! ». Elle fit trois sauts et fut dans les pailles, là-haut. Ceux d’en bas avait repris l’échelle « pour empêcher  le vampires monter chez toi » - avait dit Ana.

Ce fut alors qu’elle connut pour la première fois les étoiles, couchée dans le foin, le regard qui touchait de très près la voûte du ciel chargée de diamants et pierres précieuses.

            Le fenil se fit, cette nuit-là, porte ouverte vers l’Univers. Sous son regard fixe et insistant, le ciel se fendit en deux et le noir fit place à une lumière irréelle. Elle s’est endormie comme ça, sans se rendre compte, les pensées égarées dans cette lumière irréelle, suivant les appels étranges venus d’ailleurs et s’est réveillée au point du jour, dans le souffle chaud et humide de la génisse qui  lui léchait le visage. Ce fut la plus belle nuit de sa vie, elle seule avec le petit animal et le ciel qui lui avait apporté le Paradis à ses portés, là-bas, dans le foin… Elle fut, elle aussi, pour une nuit le petit Jésus dans une crèche, mais…

 

- Pourquoi te tais-tu, maman ? – fit le garçon. Il lui posa sa petite main mole sur le visage…- Tu pleures ?

- Oh, quelle idée ! Quelque chose m’est entrée dans l’œil…. Fini la paresse !

Elle sauta du lit, sirota le premier café du matin et se mit au travail. Elle sortit sur la terrasse. Un vent puissant lui frappa les joues encore mouillées. Elle descendit les quelques marches de la terrasse, entra dans le garage et retira le petit sac de l’aspirateur. Après l’avoir vidé un peu plus loin dans la forêt derrière la maison, elle reviendra pour pousser Rony à faire ses devoirs.

 

*

            Un dimanche après-midi Dora sortit dans le jardin arrière, pour jouer avec ses bateaux en papier faits à la veille, à l’école. Elle lorgna la plus imposante flaque – c’est la fosse des Mariannes – se dit-elle. Elle sortit de sa poche deux petits bateaux et se pencha vers « la mer » pour leur donner vie. Ce fut alors qu’elle aperçut, sous une feuille morte, un petit oiseau. Il avait les ailes pleines de boue! Elle l’a pris dans ses mains et l’a nettoyé soigneusement.  « Il est encore chaud » se dit-elle et le mit sous sa veste de laine.

            - Maman, maman ! Regarde ce que j’ai trouvé dans le jardin ! Regarde quelles belles plumes il a ! Ne trouves-tu pas qu’il ressemble beaucoup à notre Rouge-Gorge ?

Sa mère prit l’oiseau entre ses mains et l’examina attentivement quelques secondes :

            - Mais c’est bien lui ! Regarde ce plumage rouge sur la poitrine ! Et les yeux petits et mutins ! C’est un vrai miracle ! Il est encore vivant ! Regarde ses ailes sous le vent !  Vois-tu comment elles frissonnent de vie ? T’as vu ? Rouge-Gorge est revenu, tel que je te l’avais dit.

            Le vent du nord commença à souffler en rafales courtes. Les yeux de Dora, pleins de joie, pointaient, méfiants, vers ceux de sa mère, qui contemplait encore le petit oiseau blotti dans sa paume. Mais tout à coup, une rafale violente arracha le petit oiseau de carton au plumage colorié et le fit passer par-dessus la haie. Ensuite, il l’éleva vers le ciel, de plus en plus haut.

- Il est parti … Je t’ai dit qu’il était vivant. Il s’est envolé à ses affaires. Il a sûrement des petits à nourrir – dit la mère.

- Maman, tu crois vraiment que ce fut Rouge-Gorge ?

- Mais, certainement, qui d’autre aurait pu être ?

- Alors pourquoi est-il parti de nouveau ?

- Aux oiseaux c’est uniquement le ciel qui leur va. Je vole, donc j’existe -  lui répondit la mère.

 

La dernière goutte

Dora a fini les cours. Aujourd’hui même, quittant l’école, elle a vu la dernière goutte de tranquillité, de calme et d’insouciance voler en éclat. Toute la journée elle a couru d’un endroit à l’autre, tantôt en haut, tantôt en bas, ayant toujours sous ses paupières la grande scène où elle mouvait, riait, raisonnait, parfois pleurait, sans savoir qu’elle en était une partie. Aujourd’hui, quand la petite cloche a sonné pour la dernière fois, elle a appris qu’elle fallait courir le monde pour trouver sa voie, qu’elle fallait laisser son coin de banc seul et ses pas dans le couloir courir seulement dans ses souvenirs. Elle restait inerte dans le grand couloir, la main sur la poignée de la porte blanche. « Que dois-je faire maintenant ? »  Le temps lui a dit qu’il était pressé et ne pouvait pas s’attarder pour ses caprices. Il lui a arraché les chaînes avec lesquelles elle avait été bien ligotée pendant 12 ans et lui a soufflé dessus la pluie confuse du présent… Il pleuvait des grains invisibles de sable qui lui entraient dans les yeux en la faisant pleurer.
            A la suggestion du professeur de roumain, elle avait promis d’écrire quelques lignes sur les années de lycée, pour La Revue de l’École. C’était un numéro spécial car l’école fêtait cette année-là son demi centenaire.
            La fête de la fin d’année et des années d’école venait de s’achever. On avait chanté Gaudeamus igitur avec accompagnement de larmes. Sur le chemin de retour vers la maison, elle barbouilla en vitesse dans le mémoire : « Pourquoi m’est-il pourtant difficile de mettre bout à bout toutes les sensations et les émotions vécues comme élève ? Pourquoi ne puis-je pourtant pas les arracher de leur place et les montrer aux autres ? »  Elle s’est répondu : « Ce qu’on éprouve vraiment reste pour toujours renfermé en nous-mêmes ; on devient égoïste lorsqu’il s’agit de souvenirs qui nous sont chers. Tout ce que je voudrais vouer en signe d’hommage aux années d’école, ne sont que des restes, les miettes d’un grand festin que les  professeurs et les élèves ont partagé durant ces années. »
            Arrivée dans sa chambre, sans passer pas la cuisine où sa mère l’attendait avec le repas et sans se déshabiller de l’uniforme bleu, Dora se jeta sur son lit et commença à écrire. « Pourquoi m’est-il pourtant si difficile… » et elle coucha sur le papier tout ce qu’elle avait pensé quelques minutes avant : « … Les professeurs…Comme des véritables magiciens, ils captaient ton attention avec application pour pouvoir jongler avec jusqu’à ce qu’ils étaient convaincus que tu avais pris, toi aussi, le même chemin vers la compréhension et la connaissance profonde des choses. Pourtant, soyons sincères, combien de fois ne les avons-nous pas condamnés tacitement pour leur zèle qui, à l’échelle de notre conscience pas assez mûre, s’appelait sévérité…
            Je me souviens… j’étais dans la première rénovée, à une heure de géographie. Le professeur était monsieur Letordu. A son cours tout le monde paniquait. Mais qu’est-ce que je dis ? C’était l’ouragan même qui faisait voler par-dessus les bancs les cahiers avec des notes de cours. Grande agitation, immense peur amplifiant nos cris jusqu’au hurlement sauvage. Un vrai scandale régnait dans la classe lorsqu’un homme de petite taille y entrait. Au même instant chacun avalait sa phrase inachevée et sautait debout pour rendre les honneurs au professeur. De sa poitrine explosait une voix puissante et enrouée. C’était un désastre ! Il prenait place devant le Registre de classe et appelait le premier malheureux devant la carte accrochée au mur près du tableau noir. Nous, les autres, suivions hypnotisés et sans souffle, la baguette qui tremblait confuse… il me semble que Timisoara était par ici, mais non, par-là. Rien n’était plus à sa place. Les montagnes s’aplatissaient, les couleurs se querellaient entre elles : mais c’est nous les Carpates ! Et moi, le Danube, ne vois-tu pas ? Comment pourrais-je moi être la Mer Noire? Le brouillard et la fumée de l’émotion noyaient toute bribe de connaissance.
            Et pourtant, que de beaux souvenirs laissent ces instants pour lesquels, en ce temps-là,  nous aurions tout donné pour qu’ils passent plus vite et maintenant nous ferions même l’impossible pour les vivre encore une fois… C’est un privilège des émotions d’être amères quand nous les vivons, douces, maintenant, quand nous les avons vécues…
           Le premier jour d’école. Séquences de documentaire pour les simples spectateurs, une vraie vie pour nous, les artistes. Nouveaux vêtements, chaussures lustrées, mi-bas blancs, cheveux tressés, la petite bande en soie blanche sur la tête (entre nous soit dit… elle restait presque toujours dans la poche) et les franges bien cachées, si par hasard madame Grigoriou, la prof de math, apparaissait… Elle aimait les fronts hauts et sans franges – garantie d’intelligence ! C’est l’image que mon miroir me rendait sincère, lorsque je lui demandais l’avis avant de partir pour l’école. Dès que je franchissais le seuil de la porte, si quelqu’un était curieux de me regarder de près, il aurait vu que j’avais « le cœur un peu serré ». Je mesurais la joie des retrouvailles dans l’intensité de l’émotion.
            Une porte blanche, que l’un d’entre nous ouvrait précipitamment et fier de pouvoir crier : le premier ! Courir vers les bancs chargés de livres neufs, se réjouir inconsciemment de l’odeur d’encre fraîche d’imprimerie et de l’odeur de propreté imprégnant la salle de classe, voilà le bonheur de cet âge-là en ce temps-là. Les doigts couraient nerveux sur les couvertures des livres, avides de toucher en premier le mystère des lettres. Les yeux leur donnaient un coup de main et l’instant d’après je lisais une poésie de Blaga. Ils glissaient ensuite vers les oiseaux colorés du manuel de biologie. Nerveuse sans raison, je fermais les livres, je les rangeais par  taille, du plus grand au plus petit, et après je les mélangeais : un grand, un petit, un moyen, un grand… Je tournais les yeux de tous côtés, tâchant de me libérer de cette tension inexplicable – « Comment vas-tu Ica ? Et toi,  Anca, où as-tu passé tes vacances ? Laisse mes nattes  tranquilles, Adrian ! » Je lisais un titre, je regardais sans pourtant rien voir, des cartes, des chiffres, des images…Agitation du premier jour d’école… Tu m’envoyais tantôt à la fenêtre, tantôt dans le couloir et tout ça pour revenir à ma place, pour attendre. Et après, pour partir. Le premier jour d’école, il n’est pourtant pas unique ; douze fois nous avons la joie d'en  goûter avec saveur l’inédit. Mais le dernier jour de la vie d’étudiant est vraiment unique, par la dureté avec laquelle il te disloque de ta place et te sépare des êtres qui ont été à la fois tes maîtres et tes amis et à côté desquels tu as commencé à comprendre le sens d’un mot simple, mais parfois indéchiffrable : Homme.
            Le dernier jour d’école… C’est un jour que je grave déjà dans ma mémoire avec nostalgie. Y voilà les premières rides sur mon front… Tristesse ? Oui. Je me sens comme un condamné à mort qui sait qu’au bout de quelques instants il devra quitter un monde où il s’est réjoui, il s’est attristé, mais auquel il s’était attaché parce qu’il lui appartenait. Le condamné hâte ses souvenirs par-devant les yeux de l’esprit, pour qu’il puisse en choisir les plus beaux, les plus profonds… Ceux qui vont résister à travers le temps et à travers toutes les épreuves de la vie.
            Gaudeamus igitur, chanté la tête basse. « Tu pleures aussi, Michelle ? Je ne croyais pas que toi aussi, Eddy… Te souviendras-tu un jour, Boujorel, les soirées chez Anca et  Sweet child in time ?» Des fleurs et des sourires enveloppant des visages attristés, des morceaux de phrases que je ne pouvais plus comprendre. Le train m’avait déjà prise… Le bruit tumultueux de la gare qui noyait les harmonies…Des poignées de mains fortes,  des au revoirs muets…
            Je n’ai pas voulu un final triste pour ce qui fut le noyau de l’adolescence. Si je pense bien tout reste à sa place : les professeurs devant les tableaux, les bancs pleins de vie, l’école qui serre contre soi les ruches avec des abeilles studieuses.
            Le temps passe ? Qu’importe ! J’ose contredire un principe de la physique : le temps ne peut pas être irréversible quand on a les souvenirs. Ils creusent dans notre conscience des marches. Sur ces marches nous parcourrons le trajet en sens inverse. Vous aussi vous allez découvrir cette vérité dès que les murs chauds de l’école vous repousseront en douceur, comme une mère qui chasse ses petits du nid, lorsqu’ils sont assez grands: « Volez ! Courez vers les soucis, allez accomplir votre destin ! »
            J’ai arraché donc aujourd’hui la dernière goutte de calme, en laissant libre le fleuve des souvenirs irriguer mon âme. Lorsque j’essore la dernière goutte j’essaie de ne pas m’attrister, car je sais qu’un fleuve y naîtra. Pourtant je regrette la dernière goutte… 
            Dora s’essuya vite les yeux. Elle entendit sa mère monter l’escalier, en disant : « Veux-tu un peu de crème brûlée ? » Le sucre lui parut plus amer que celui de l’enfance. Mais ce n’était pas le sucre qui avait changé…

Monsieur Letordu

            Après deux petites cuillères de crème brûlée, Dora se remit à écrire. Elle devait présenter le lendemain son travail pour la revue et s’était redue compte qu’elle avait oublié une chose très importante.

« Petite flûte. „Comment vas-tu, Petite Flûte?” „Dis, elles sont en quoi les rubans de tes tresses?” „En viscose.” „Et où  fabrique-t-on la viscose, en Roumanie?” „ A Cisnadie, à...” „ Mais ton uniforme, de quel matériel est-il fait?” „ Il est fait en étoffe.” „ Quels sont les principaux centres textiles du pays où l’on fabrique de l’étoffe?” Je commence à les enfiler un après l’autre, en montrant du bout du bâton, leur place sur la carte. Le brouillard se dissipe, mes yeux voient plus clair et la peur relâche son étreinte.

Le ton doux de la voix de monsieur Letordu était une chose inhabituelle pour lui. Il jouissait d’une sacrée réputation parmi les élèves de l’école, depuis des générations et des générations. « Es-tu déjà en deuxième secondaire ? Alors tu auras Letordu comme prof de géographie. Si t’as les nerfs solides, pas de problème. » C’était un petit homme d’un mètre et demi. Il était mince et son visage était tordu par un éclat d’obus égaré dans une tranchée, pendant la deuxième guerre mondiale. Pourtant monsieur Letordu était « la terreur » de l’école. Quand il faisait son apparition dans le couloir, nous fuyions à qui mieux, mieux pour nous cacher derrière les bancs, en nous faisant tout petits derrière le collègue assis dans le banc en face.

Je l’ai eu aussi comme prof de géographie, pendant 5 ans. Dès les premières heures j’ai eu un tragique conflit avec cet homme qui semait la terreur alentour. Après avoir eu un 10 je me suis reposée sur mes lauriers ; plus de trois quarts de ma classe n’avaient pas encore la première note, tel qu’après un calcul je me suis dite que je pouvais rester tranquille, sans étudier au moins pendant deux semaines. Mais monsieur Letordu avait ses méthodes et je ne les connaissais pas.

La deuxième heure de géographie, il entre dans la classe, l’immense registre sous le bras. Il le pose sur la chaire et il l’ouvre au hasard. Nos cœurs arrêtent de battre. Il  revient une page en arrière et suit de ses yeux son index qui descend sur la feuille. Après un certain temps, son index ne bouge plus, ni les yeux de monsieur Letordu. C’est fini. Il a choisi ! “Voyons ce qu’il en est de ces bons élèves, ceux qui ont des 10 sur 10... « Qu’Antoniou Dora vienne au tableau ! » « C’est impossible ! C’est une erreur ! J’ai déjà une note, une bonne note ; il ne peut pas me faire ça ! » - me dis-je en me levant péniblement de mon banc et en me dirigeant avec des pas hésitants vers la carte. Il me demande quels sont les sommets des Carpates Orientales. Je me tais. Monsieur Letordu commence à crier : « Drôle de bon élève de 10 sur 10 ! Qu’est-ce qu’il y avait dans ta tête, que si tu avais obtenu un 10 tu pourras dormir tranquille tout le trimestre ?! Voilà, je t’ai eu ! Tu te croyais protégée, hein ? Je te donne un trois sur dix ! Même pas, je te donne un deux sur dix, pour que tu te rappelle qu’une bonne note oblige l’élève à étudier en permanence. Honte à toi, d’autant plus qu’aux autres matières, tu n’as que des 10 sur 10. A partir de maintenant, je vais t’interroger chaque fois, jusqu’à la fin de l’année».  Monsieur Letordu a tenu sa parole.

- Qu’Antoniou Dora vienne ici, devant la carte ! J’espère que tu as étudié la leçon, sinon tu auras un deux sur dix.

Malgré le fait que je savais la leçon par cœur, je ne fus pas capable d’articuler la moindre syllabe. Mon amnésie était devenue chronique avec le temps. Je me dirigeais vers la carte et après une minute je revenais dans mon banc, sans avoir prononcé un seul mot. Et c’est ainsi que la colonne « géographie » du registre s’est vite remplie de notes de 2. Il y en avait par dizaines, elles n’avaient plus de place sous la rubrique et monsieur Letordu avait attaché une feuille volante. Cette chose ne pouvait pas passer inaperçue dans la salle des professeurs. « Elle est parmi les meilleurs élèves de la classe. Regardez ! Dix sur dix en mathématiques, dix sur dix en langue roumaine, dix sur dix en histoire… Partout que des dix sur dix ! Uniquement en géographie elle a un seul dix et après que des notes de 2 ! » - a dit le titulaire lors du conseil de classe. On a fait aussi une enquête parmi les élèves. « Elle connait les leçons par cœur, M’dame ! Nous répétons ensemble avant chaque heure de géo ! On ne sait pas pourquoi elle refuse de répondre quand monsieur Letordu lui pose des questions… » - disaient mes collègues.

Je ne sais pas ce que le titulaire a dit à monsieur Letordu. L’enquête avait révélé un blocage psychique qui me tenait la bouche soudée. Mes collègues ont dit la pure vérité : j’étais terrorisée de peur. Encore un coup sur la table d’échec et monsieur Letordu allait subir une « mutation ». Petite flûte…

 

Le concours culturel entre écoles a eu lieu. Je chantais en tant que soliste, dans le cadre de ce spectacle organisé par les professeurs de musique de l’école. J’ai chanté une chanson folklorique « Joue, frère, de ta flûte». Monsieur Letordu était parmi les spectateurs, au premier rang. J’ai fait mon entrée timidement mais décidée. L’honneur de mon école était en jeu. J’ai très bien chanté, oui, très bien. Le déluge d’applaudissements m’a transportée. Pour monsieur Letordu, tellement fier de moi, la chaise était devenue soudainement trop étroite.

A la première heure de géographie après le spectacle il avait complètement changé d’attitude.

- Nous avons ici, dans cette classe, une petite flûte. Mais une vivante, en chair et en os. Voyons si notre Petite flûte a étudié pour aujourd’hui. Qu’elle vienne ici, cette Petite flûte (il me regardait). Allez, joue Petite flûte, quelle est la leçon d’aujourd’hui ?

Je me mets debout. « Moi ? » « Oui, oui, toi. Viens ici au tableau, Petite flûte ! » Les genoux tremblant, je me dirige vers la carte.  « Dis-moi, Petite flûte, de quelle matière sont faits les bancs ? » « Ils sont en bois ». « Où avons-nous des centres pour l’usinage du bois, à travers le pays ? »

C’est comme ça que je suis devenue bonne amie avec monsieur Letordu. Les réponses venaient fluides, sans effort. Tout le savoir était là, dans ma tête et le ton doux et amical du professeur m’aidait à répondre correctement aux questions. Monsieur Letordu avait beaucoup changé depuis ce conflit qui était devenu avec le temps source infinie d’amour. Nous nous envoyions des vœux à Noël et à l’occasion du Nouvel An. Nous nous envoyions des salutations de vacances. Le cours de géographie m’était devenu le plus cher de tous les cours. Monsieur Letordu avait changé et nous, les élèves qui l’avons eu comme professeur dans les années suivantes, nous n’étions ni effrayés ni pleins de haine. Il était un homme comme nous et lui, il avait compris que nous aussi nous étions des hommes comme lui.

Toute cette métamorphose, avec ses effets réciproques, fut possible uniquement à travers l’amour. Mais pour arriver à la source claire de l’amour, je dus descendre d’abord dans le noyau de feu de la terre. Le vitriol avait brûlé en moi la peur et la haine, tandis qu’en lui, il avait brûlé l’intolérance. »

 

 

La salle de projection

            30 ans environ ont coulé comme 30 gouttelettes de pluie, en faisant grandir le fleuve des souvenirs. Dora est revenue cet automne dans son pays. Sa mère l’attendait, la crème brûlée embaumant le four. Elle est venue toute seule, pour vivre enfin, pour son animus et rien que pour lui. Elle a fait tout ce qu’il lui a demandé. Rien ne lui a été refusé.
            Depuis quelque temps elle s’était mise à écrire en elle-même, comme elle l’avait fait le dernier jour d’école, en gribouillant des mots quelque part, dans sa mémoire, comme si l’on écrivait avec les lumières de l’esprit sur un morceau de nuage blanc comme le papier. Elle notait à la hâte toutes ses pensées, sans qu’elle puisse plus jamais relire ce qu’elle avait écrit. Car les nuages dessinaient toujours autre chose et déformaient les lettres et les mots et les phrases dont ils faussaient le sens, dès qu’ils se transformaient en pluies. Les pluies coulaient sur le sol, de retour dans la boue… Tout est perdu. Ce qu’elle a vraiment écrit reste en fait non écrit. Elle reconstituait tout bêtement une sorte de forme dépourvue de contenu, comme une argile qui dévoile le contour du pas, après que l’homme y ait retiré son pied. Ce qu’elle a écrit jadis sur les nuages on peut lire maintenant uniquement dans la boue. Les nuages et les étoiles dans lesquelles elle cherche encore son propre contour la tentent toujours avec leur blanc de papier propre, prêt à n’importe quel moment à se donner à sa pensée souillante.
        Elle a tant écrit dans le ciel, qu’elle a oublié de vivre sur la terre, ne sachant plus qui elle était vraiment. « Qui suis-je ? Que suis-je ? » se demandait-elle depuis quelque temps. Elle se répondait :
        « Pour l’instant je suis un alien, le corps lié à une terre étrangère, sillonnées par des barrières confuses, mais avec les pensées libres dans le ciel de tous. Là je me sens vraiment chez moi, le ciel a la même forme et la même couleur que celui de chez moi. Et des gens pour t’accuser d’être étranger, il n’y a pas non plus là haut.
        C'est quoi un alien au juste? C'est un être qui se cherche désespérément dans le présent et se retrouve en vérité uniquement dans le passé. C’est une clepsydre vivante. C’est un nouveau-né aux tempes blanches. C'est le seul humain qui peut dire : je suis né deux fois dans une vie. Mais une double naissance implique inévitablement deux morts. Seul l’arbre aux fruits a aussi ce privilège : le fruit commence à naître dans une fleur quittant le bourgeon, il mûrit après et finalement il pourrit pour faire place au noyau, au pépin. De fleur en fruit et de fruit en semence, l’arbre passe par deux morts au résultat sublime. Ce n’est pas le cas de l’homme.
            Chaque départ définitif est une mort subite – la première mort – et l’implante dans une terre étrangère est une naissance difficile – la deuxième naissance – où mère et nourrisson se confondent. Cet effort de t’accoucher toi-même, de te recomposer dans une autre dimension, essayant de retoucher en chemin ce quelque chose de ta propre personnalité qui t’avait déçu dans la vie laissée en arrière, cet immense effort donc est un vrai fardeau quand on n’est pas seul. On voudrait changer, mais on ne pas le faire totalement, étant lié par le destin, aux autres. Refaire ta vie et briser la leur ? Ils t’aiment et ils te réclament tel que tu étais avant, fait de chair et de devoir. Mais toi, tu veux changer à tout prix et faire oublier ce malheureux facteur multiplicateur qui divise ton être par trois. Pourtant tu renonces. D’accord, on peut s’offrir le luxe de changer uniquement quand on est seul, libre et avec toutes les dettes réglées. Mais cette voix du moi profond qui crie : reprends tout à zéro! Efface toute ta vie passée comme une grande erreur! Fais encore un essai dans cette vie! Oui, d’accord, on efface les autres qui t’aiment encore et tu penses à toi seul. Mais tu n’es plus le même, tu le sais bien, tu n’es plus le même corps malgré ton âme qui est la même. Et ton athanor il est vieux et raccommodé. Et il est tellement vide… Il mendie presque, sans avoir honte.  Avoir honte parce qu’on se sent seul ?

          Elle était assise dans l’herbe et tenait sur ses genoux un nuage  qu’elle venait de remplir de pensées. La petite cour en face de la maison, sans clôture, la cachait aux yeux de la rue entre des draps blancs mis au séchage. C’était un jour chaud et ensoleillé. Si elle pouvait oublier combien de gens souffraient sans que le soleil s’éteigne en signe de protestation, elle aurait pu dire qu’elle était heureuse.
            Depuis un certain temps elle essayait de croire qu’elle était heureuse à cause d’un homme. Elle ne savait pas qui il était ni comment il s’appelait. C’était bien comme ça. Ils se voyaient environ deux fois par semaine, quand leurs chemins se croisaient quelques secondes, le temps juste pour passer l’un à côté de l’autre. Au début ils s’étaient ignorés. Dora ne savait plus l’instant où ils se sont remarqués l’un l’autre. Ni le fragment d’éternité où elle s’était rendue compte combien elle attendait cet instant. Tout ce qu’elle savait c’était qu’elle avait du mal lundi, mercredi, samedi et dimanche, quand elle ne pouvait pas le voir. Elle savait encore que son cœur battait fort en chemin vers Namur, à la simple pensée que dans 10 minutes il va apparaître, peut-être… Elle avait peur de marcher trop vite ou trop lentement ; quelques secondes auraient pu gâcher la parfaite synchronisation de leurs pas. Encore un pas ou deux. Elle arrive au feu rouge, ce lieu ouvert où la vue peut s’élargir, en fin, sur les passants. Il lui est devenu tellement familier, il est tellement proche de son âme, qu’elle le reconnaît de très loin. Ils avaient tous les deux la même démarche – pressée, droite, sans hésitations, la tête haute, toujours préoccupés par un songe ; ils avaient la même peur dans les yeux et la même solitude.
            Elle était de plus en plus convaincue que c’était lui l’étranger auquel elle écrivait quand elle était petite. Chaque semaine elle déposait à la poste une lettre dans une enveloppe adressée à un destinataire imaginaire, qu’elle avait nommé l’homme arc-en-ciel. Elle lui parlait d’un tas de choses, de ses tracas, de ses poupées qui refusaient de manger ou de ses premières pulsions amoureuses ou de ses seins qui commençaient à se faire remarquer, malgré tous ses efforts de les cacher. Elle mettait une adresse quelconque d’un pays qui changeait chaque fois, jusqu’à l’épuisement des pays du globe. Mais il ne lui a jamais répondu. C’est ainsi que Dora s’est décidé à écrire aux nuages et finalement elle a envoyé même des messages télépathiques vers les étoiles. Elle ne croyait plus que cet être qu’elle cherchait depuis si longtemps pouvait exister sur la terre.
            « Maintenant, finalement… » Elle tira dans son pan un nimbus qui venait juste de voler sur sa maison et reprit l’écriture :

            « Après son passage à côté de moi, - « Bonjour… », « Bonjour… » - il laissait derrière lui une sensation de lumière chaude, un cône ensoleillé qui cachait un éternel printemps, tenant mon âme éveillée en pleine ivresse de sourires et ciel serein. Et je me découvre rire toute seule, baignée par son image d’homme sage, avec serviette et lunettes, qui va au boulot à huit heures vingt, chaque matin. Rien de plus banal que cette image, apparemment insipide, d’un homme qui se hâte  vers son bureau. Quelles forces, quelles interférences de champs et de vibrations se font responsables de ces amours qui éclatent en moi comme les bourgeons dans les arbres, au printemps ? Mon besoin d’affection qui me refuse de lui donner un nom ou une certitude. Peur de la déception ? Oui.
           Cet infini que nous pouvons connaître partiellement, a-t-il un lien quelconque avec le Grand Infini ? Avec cet espace ou temps ou le vaste zéro, avec ce Grand Indéfini que nous ne pouvons même pas soupçonner ? Ce que nous, les terriens, avons à notre disposition est en fait une somme d’infinis, plus grands ou plus petits (celui des sons, celui des chiffres, de l’espace et du temps, de la matière). Existe-t-il un point dans l’éternité où notre infini croisera le Grand Infini ? J’ai un ami possible et il est mon ami parce que je ne le connais pas. Voici un autre type d’infini, car dans chaque inconnu il y a une multitude de gens, ceux que tu peux imaginer, en partant de cette matrice réelle. Un homme qui a retenu mon attention est un trésor pour mon âme et mon esprit. Mais tout ce que je fais, tout ce que je construis mène à la destruction. Avec le trésor en face, je crie comme un anathème « Sésame, ouvre-toi ! » et c’est la boîte de Pandore qui me répond. Alors, toutes mes poupées deviennent tristes, tous les jouets sur l’étagère pleurent. Que c’est bon de pleurer … Les douleurs sans larmes sont des accouchements sans liquide amniotique.
          Après ce deuil inévitable, je dois courir me cacher dans la foule et brûler seule dans l’âme seule. Plus je m’éloigne des choses, plus je vois clair en moi. Mais les choses deviennent plus claires quand je peux les rapprocher. Je sens un besoin accablant de savoir ce que je suis devenue pendant toutes ces années. Le deuxième moi, celui  invisible, qui a conduit mes pas en secret, qu’est-il devenu ? Et je cherche une confrontation. Je cherche les âmes que j’avais oubliées depuis des dizaines d’années, mes partenaires de jeu dans la poussière. Je cherche le premier amour. »
            Dora s’est arrêtée un instant et lut en vitesse ce qu’elle avait noté sur un nuage. Ses yeux tombèrent sur ce nimbus qui lui retourna la phrase « Je suis une clepsydre vivante » et tout à coup s’est vue renversée la tête en bas, coulant malaisément par le verre étranglé. Chaque millimètre de son corps s’était évertué le fil des années pour passer de l’autre côté. De l’autre côté ? Vers quoi exactement ? Elle reprit l’écriture :
            « Je suis une clepsydre vivante, où le présent s’écoule par un orifice minuscule et compte ses instants dans des grains de sable qui s’accumulent dans l’autre compartiment, là où le présent enfante le passé. Il n’y a pas de temps futur dans la clepsydre. Le temps est tiré hors de lui, par libre chute et tort dans des souvenirs. En haut c’était le présent, en bas c’est le passé. Quand le compartiment en haut se vide, quand les faits deviennent souvenirs, c’est l’autre compartiment qui se remplit. Mais la pièce du présent peut se remplir de nouveau par un simple renversement de la clepsydre. »

            Le lendemain elle prit la décision d’aller à l’école. La « dernière goutte » avait grandi dans un fleuve, tantôt bleu tantôt gris (selon les caprices du ciel de la vie), qu’elle maîtrisait à peine. Elle le portait sur ses bras comme une offrande, ce matin-là ensoleillé de mardi, quand elle entra par l’entrée des professeurs. Elle emprunta l’escalier de gauche et arriva dans un couloir au bout duquel quelques marches descendaient jusqu’à la mezzanine. Elle connaissait parfaitement ce trajet, elle marchait sur ses propres obsessions qui avaient torturé ses nuits des années et des années. Les marches baignées par le soleil (elle aperçut la fenêtre sur la paroi gauche du bâtiment),  donnaient dans un petit hall, au bout duquel il y avait toujours une porte fermée à clé. Sur la porte il était écrit quelque chose, mais le rêve lui avait toujours caché ce mystère, laissant ses vécus incomplets, mutilés. Elle faisait toujours des rêves infirmes.
            Doru était à côté d’elle. Ils se promenaient en haut et en bas sur les escaliers comme les temps de jadis, quand ils étaient élèves. « Voici les vestiaires où tu me cherchais après les cours ; tu ouvrais précipitamment une porte après l’autre et tu étais tellement inquiet ; tu croyais que j’étais partie. Qu’est-ce qui se cache au bout de ce petit couloir à gauche ? Il  me semble que c’était une porte… »  Elle fut surprise quand il dit : « Mais oui, c’était une porte et une salle. La salle de projections, ne te souviens-tu pas ? C’est là qu’on a chanté pour la dernière fois Gaudeamus igitur… »

Dora précipita ses pas vers le petit couloir pour vérifier. Elle a trouvé la porte blanche et a lu de haute voie «  LA SALLE DE PROJECTION ». Un vertige l’a prise soudainement et sans se rendre compte elle glissa dans son propre rêve, transperçant le rideau de brouillard qui avait caché son passé dans un cocon, tant d’années. Elle regardait irrésolue les cheveux grisonnés de l’homme qui l’accompagnait. « Qui pourrait être ce monsieur bien ? » Elle tâta la poche du manteau, mais ne trouva pas la petite bande en soie blanche. « Je l’ai oubliée à la maison, comme toujours. Si madame Grigoriou me voit… »  Quelqu’un lui parlait à côté, mais elle ne pouvait plus comprendre. Elle était déjà captive dans le deuxième compartiment de la clepsydre et c’était impossible de regarder en arrière, par le petit orifice. Pourtant elle n’avait pas des regrets. Soudain, ses années décimées en minutes et secondes, venant du croisement des temps, ont commencé à dégouliner lentement sur son sinciput, une par une. Les perles minuscules, prenant de la vitesse, gravitaient autour d’elle sur des orbites circulaires, dans un tourbillon de sable, pierres et cailloux. Dora, prise dans son propre destin renversé, se battait comme un insecte dans une toile d’araignée. A travers cette toile miraculeuse elle reçut dans une seule seconde tout ce qu’elle croyait perdu pour toujours. Et cette salle magique qui pendant trente ans n’a fait d’autre que lui transmettre des flashes et des séquences de documentaire. Qui avait veillé tant d’années derrière l’appareil de projection ? Qui versait maintenant sur elle la pluie du passé ?  « Nous, « les artistes » avons-nous vécu réellement nos rêves ou avons-nous tout simplement rêvé de notre vie réelle? » - se demandait-elle.
           Sans pouvoir quitter la clepsydre enchantée, elle est entrée par la porte de derrière de l’école. Le même vertige léger… L’âme se détache et prend le devant de la scène pour lui montrer le chemin. Les pas, de plus en plus rares, passent à côté de l’aile nouvelle du bâtiment ayant des murs bleus et des rideaux blancs aux fenêtres. Elle s’est arrêtée un instant pour regarder la cour essayant de se souvenir de quel coin dessinait-elle ces murs-là quant elle était enfant. Deux hommes en salopette creusaient un petit jardinet autour du buste d’Ion Neculce, le père honorifique de l’école. « Qui cherchez-vous, madame ? » « Moi. » « Ah, oui! … C’est très bien, madame. » 
            Regardant sans trêve vers les murs hauts et gris à l’intérieur et à l’extérieur d’elle, qui tombaient sur ses épaules et l’écrasaient sous le fardeau des années, elle n’a même pas remarqué que son âme avait éclaté en sanglots. Elle continuait à marcher aux pas douteux, de rêve. Chaque centimètre d’asphalte de la cour de l’école lui était devenu sacré avec le passage du temps. C’était elle entière cachée là, dans chaque pore des murailles. Elle était venue pour se reconstruire, comme on fait avec un récit merveilleux en puzzle.
            Elle marchait lentement, comme dans un temple, soigneusement, pour ne pas réveiller quelqu’un…elle. Elle a  contourné le bâtiment avec des petits pas attentifs, comme si c’était une église le jour du  Vendredi Saint, avant la Résurrection. Un amas de vieux bancs poussiéreux et cassés s’entassent dans la cour, l’un sur l’autre. Sur l’un d’entre eux, elle aussi s’était assise jadis…Elle est entrée parmi les bancs, en s’imaginant dans la classe. Elle trouva à peine une petite place, tellement ils étaient tassés. « Comment vas-tu Ica ? Et toi, Anca, quand feras-tu une boom chez toi ? Pourquoi ne me tires-tu plus par les nattes, Adrian ? – que tu reposes en paix… »  Il paraît que quelqu’un l’a vue, car le rideau a bougé lentement et une silhouette se tenait tout près de la fenêtre; il lui semblait sûrement bizarre qu’une étrangère – proprement habillée – puisse  rester comme ça, sans bouger, sans rien faire au milieu d’un monceau de vieux bois et ferrailles.
            « Eh ! Vous êtes-vous trouvé madame? » « Oui, je me suis retrouvée… »   Et elle a voulu sortir de la clepsydre. Mais, stupeur ! Les parois de brouillard de verre restaient sourdes à ses prières. Elle a essayé alors de monter sur la montagne de cailloux et de sable et atteindre l’orifice par lequel elle était tombée dans son passé. Mais le sable mouvant lui déjouait chaque tentative, en la tirant toujours vers le fond. Désespéramment elle frappait le corps de sa prison translucide, mais personne ne l’entendait. Elle s’est débattue ainsi des heures et des heures, des jours et des nuits… A un moment donné un arc-en-ciel est apparu dans le ciel, qui l’a enveloppée pour quelques instants dans les couleurs de l’espérance. « Lui peut-être, pourtant… » Mais en vain, tout était illusion. Finalement elle tomba lasse sur l’amas de pierres en se rendant compte, enfin, que tout ce qu’il lui restait  à faire c’était de se souvenir. Une autre voie de survie n’existait plus pour elle.
            Elle se voyait déjà des dizaines d’années auparavant, le temps d’un soir d’automne,  rentrant de l’école, avec sa mallette qui pesait lourd. Elle inspirait les arômes de l’automne et du  soleil à peine couché qui avait laissé le ciel rougeâtre et l’air légèrement réchauffé, sentant la poussière. Elle se serait laissée prendre, juste comme ce soir, par un léger vertige en regardant vers Ras Algethi[2], son étoile préférée, le super géant rouge qui brillait comme dix mille soleils, là où elle avait souvent cherché son ami  l’homme arc-en-ciel. Après, descendus de nouveau sur la terre, ses yeux et son esprit auraient eu le même moment d’amnésie : « Où est ma maison ? Quel chemin dois-je prendre ? » Maintes fois elle se voyait forcée de rester sur place, étourdie et perplexe de cette évasion de son être. « Qu'adviendra-t-il de moi si un jour je n’arrive plus à revenir sur terre ? » - se demandait-elle dans des pareils instants, quand elle ne savait plus où elle était, qui elle était et où devait-elle aller. Elle a toujours eu peur de ces rapines qui la séparaient de sa conscience, en échange d’un bonheur non terrestre. Mais il y avait toujours quelque chose, une voix, un klaxon ou l’aboiement d’un chien qui la rendait à la terre. Et alors elle retrouvait la direction de son parcours, terrestre et monotone.
            Les jours passaient et les tempes de Dora commençaient à blanchir tout doucement derrière l’écran de sa clepsydre. Mais son âme restait jeune, comme au début. « Les gens vieillissent en restant des enfants » se disait-elle. Assise à genoux, elle voyait à travers les murs transparents le monde de l’autre côté, insouciant et mouillé dans la bruine de novembre.
            Et tout à coup l’arc-en-ciel est apparu une deuxième fois. Un phénomène étrange s’est passé alors sous ses yeux. Après quelques secondes seulement, les couleurs des rubans soyeux entrelacés sont redevenues  rayon de soleil et le rayon se fit foudre. Et la foudre frappa la clepsydre, brisant les pierres en milliers de grains fins de sable, comme la farine. Dora les a pris dans sa paume et a soufflé dessus, les disséminant dans le monde… « Volez, achevez votre destin… »
            Les passants, émerveillés par le spectacle de la rue, voyaient se tamiser des nuages, à travers un tamis fin, des hommes morts et des hommes vivants, colorés ou incolores (quelques-uns uns étaient même sortis un peu toqués), des mouches, des vibrations, des chiens, des étoiles et des chats, qui s’accroissaient en sortant des grains de sable et flottaient dans l’air, balancés et portés par le vent comme les feuilles en automne.
           Et les nuages, tombant doucement vers le sol, de retour dans la boue, la farine se fit à nouveau blé.

*

Cher Maître, mon âme balance entre deux états assez contradictoires. Il s’agit toujours de la femme. Elle refuse avec obstination de vivre et se flagelle depuis sa petite enfance. Etant petite elle s’est infligée des punitions pour un crime qu’elle n’avait pas commis (vous savez l’histoire avec son ange gardien). Son problème est assez compliqué. Elle aime selon les recettes de Platon. Elle dit que son énergie doit être « investie » et non « gaspillée ». Qu’est-ce que ça veut dire, je ne sais pas au juste. Elle pense déjà à d’autres mondes où elle espère vivre vraiment, car elle est persuadée que c’est là, la vraie vie. Vous la comprendrez mieux peut-être si vous lisez ces lignes qui suivent. J’espère ne pas trop abuser de votre bonté. Ensemble, trouverons-nous peut-être un remède pour elle, car je l’aime… Mais je la haïs aussi ! Un jour, j’en suis sûre, elle me jettera à la poubelle. Je profite donc de ce qu’il me reste encore à vivre pour vous dire toute la vérité. Vous allez vous demander probablement, comment suis-je en possession de cette vérité. J’ai trouvé son journal. C’est mon seul moyen de prendre ma « revanche » pour ce qu’elle envisage à mon égard. Quand elle avait 17 ans, sa mère avait lu son journal intime. Elle fut très malheureuse quand elle y trouva l’écriture de sa mère, à la dernière page. Elle disait qu’on lui avait « violé l’âme ». C’est à mon tour de lui faire des facéties. Je connais tous ses écrits, je les connais par cœur. Que d’autre pourrais-je faire toute la journée, sinon de lire et relire tout ce qu’elle couche sur le papier? Voici ce qu’elle a écrit tout juste après la mort de son père.

Le bal des morts

Sur leur planète, qui se trouve dans la constellation Le Chevalet du Peintre  (une vraie pépinière d’étoiles), les êtres n’ont pas de corps, ni au moins une forme quelconque. Ils se distinguent uniquement par la couleur.
           Une nuit d’été mon père m’a invitée au bal des morts. Sur une plage énorme au sable blanc, on avait improvisé un ring. Un peu plus loin, sur la ligne d'un horizon invisible, un immense tableau était installé, tableau vivant, sans cadre, sans limites. Quelqu’un était là, silencieux et soucieux de ses invités – les gens chuchotaient que c’était Asclépios. Il nous appelait à danser, en faisant des signes par la main : « Venez, approchez-vous! N’ayez pas peur! Tout est un jeu.». La toile était faite de deux plaques fines de verre, entre lesquelles serpentait un fluide bleu clair, qui pouvait être le ciel ou la mer ou les deux mélangés… Anciens terriens habillés de vêtements de maison en couleur sépia (seul mon père portait une chemise bleue) attendaient leur tour soit en dansant, soit en sommeillant dans les fauteuils mous de nuages. Des gens grands et des gens petits, des riches et des pauvres, femmes ou hommes, partaient deux par deux, la main dans la main vers le tableau.
           Deux jeunes filles arrivèrent près de lui. A un moment donné, l’une d’entre elles fut absorbée à l’intérieur de l’immense écran, et a commencé la danse de la mort : elle s’est pliée en deux et s’est liquéfiée, devenant une gouttelette noire, visqueuse, qui peu après est montée par osmose entre les deux lamelles transparentes. L’instant suivant j’ai assisté à un spectacle sublime. La gouttelette noire a explosé comme une supernova ; elle changeait continuellement de forme et de couleur et le film de soie pastellée glissait entre les feuillettes de verre. Des milliers de rayons et de particules portant la couleur dominante individuelle, s’y répandaient comme dans un feu d’artifices. Après quelques secondes disparaissaient, fondus dans une délicate toile d’araignée, qui s’élevait  vers le centre du tableau.
           Mon père était paisible. Il s’est détaché de la foule et a commencé à danser lentement, en glissant vers le mystérieux athanor. Après cette distillation, les êtres transformés en vibrations tissaient les fils de la toile d’araignée dans une infinité de nuances. Certaines couleurs j’ai réussi à les identifier ici, sur terre : la grand-mère rose, mon père bleu, l’homme couleur pigeon voyageur, la femme jaunâtre, le petit homme gris-vert, la femme d’or, l’homme mauve de déprime… Mais d’autres gens sont enveloppés dans une substance mystérieuse, quelque chose d’indéfini, comprenant des étranges mélanges de couleurs de feu ou d’autres, troubles, de vent, de couchers et levers du soleil et de lune, de froid et fournaise, poix et artifices.
            Parmi eux se trouve peut-être l’homme arc-en-ciel, dont on dit qu’il serait le seul à avoir libéré sa verticale éternelle de l’horizontalité. Il est l’homme le plus difficile à trouver ici mais il vaut la peine de le chercher.

*

Mon cher Maître, la femme est de plus en plus triste. Elle se veut un être fort et équilibré. Pour vous dire vrai, elle est toujours un enfant naïf. Elle est devenue anorexique ; se verrouille chez elle toute la journée et elle est devenue misanthrope. Elle est devenue son ombre, avec comme unique obsession les morts. « Morts » dans sa tête signifient « les êtres séraphiques », car elle est en contact uniquement avec les défunts ayant un certain niveau spirituel, les séraphins. Elle ne les choisit pas, c’est plutôt l’inverse : ce sont eux qui la choisissent, pour pouvoir communiquer encore avec notre monde. Elle vit parmi eux et se laisse mourir un peu chaque jour, pour que l’heure se rapproche. Elle aimerait partir, mais les séraphins ne sont pas d’accord ; ils ont encore des plans avec elle. Ils la guident dans la vie de tous les jours. Tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle bâtit mène vers leur monde. Pour vous convaincre, je vous invite à lire ses récits qui datent dès trois derniers mois. Son mari n’a plus d’importance, ses deux garçons non plus. Elle fait l’amour uniquement en état de sommeil profond, avec des hommes de ses rêves. Mais je ne crois pas qu’ils sont tous des séraphins ! Je suis de plus en plus inquiète.
Votre dévouée, Dora-Dor

Le vieil homme du tableau

 

            Je venais de terminer le croquis de la tête d’un vieillard aux yeux tristes, partis déjà vers d’autres mondes. C’était mon dernier croquis en matière de portraits. Je l’ai encadré et je l’ai posé à côté d’autres dessins.

            J’ai regardé ma montre. Il était déjà tard et le supermarché devait fermer au bout d’une heure. Je me suis vite habillée et je suis partie faire les courses. Après un tour complet dans le magasin, je me suis dirigée vers la caisse, où il y avait déjà une file d’environ dix personnes.

            J’attendais patiemment mon tour à la caisse, quand les yeux repérèrent avec grande surprise, le vieil homme dont je venais d’accrocher au mur le portrait. C’était bien lui. Cette fois, il était assis sur un banc, juste à la porte d’entrée-sortie du magasin. J’ai cru  rêver ; comment est-ce possible qu’il apparaisse clairement, l’homme même refait de mémoire, avec quelques traits de pinceau ? Je fais rarement des portraits d’après modèle, car j’avoue que je n’ai pas un talent extraordinaire. Pour moi, le dessin est un jeu, tout comme les autres formes d’art. C’est un caprice de mon âme, qui capte dans ces instants-là – juste le temps nécessaire à la consommation de l’acte ludique de la création – certaines ondes venues de la cinquième, la sixième ou la vingt-sixième dimension. Une fois le travail terminé, je retombe dans mon univers à quatre dimensions, pour finir ce que le quotidien m’ordonne de faire pour survivre.

            Il n’avait presque pas de cheveux, il avait le visage émacié et jaunâtre. C’est exactement comme ça que j’avais dessiné une heure auparavant, sur un bout de papier de cahier ligné, mon ancien professeur de chimie, mort depuis voici deux décennies presque, à l’âge de 48 ans. Nous avons vécu comme seule aventure terrestre une poignée de main, venue en courant, pour ne pas manquer l’adieu éternel d’avant la mort ; ce n’était pas une poignée de main ordinaire. Tous les deux nous y avions mis inconsciemment tout le désespoir des vécus imaginaires, reportés toujours pour plus tard et finalement perdus à jamais. C’était la dernière. C’est parce que nous savions tous les deux cette chose terrible que nous avions bâti hâtivement un pont. Mais pas n’importe lequel; c’était une passerelle de larmes qui s’était dressée, juste en quelques secondes, de l’œil vers l’œil, de l’âme vers l’âme, au bord d’un lit d’hôpital en métal.

Et voici maintenant ce pont de larmes et d’amour qui nous aide à retrouver après des dizaines d’années – dans la réalité même, pas seulement dans les rêves ou dans les fantasmes – ces gens que nous avons tant aimés en silence et qui nous ont aidés dans les moments difficiles de la vie.

S’il avait survécu, il aurait eu probablement l’âge du vieillard aux yeux bleus, encore vivants et désireux de regarder. Il s’était assis fatigué sur le seul banc de l’enceinte du magasin et regardait attentivement autour de lui, en cherchant évidemment un miroir pour son regard blessé par les années de solitude. Il avait mis une chemise à carreaux, fraîchement repassée, et une veste du dimanche. La couleur de ses joues décharnées disait clairement que l’homme ne sortait pas souvent de chez lui. Il sortait uniquement les samedis matin, quand il y avait beaucoup de monde dans les magasins. Il s’était penché faiblement en avant, son visage entre les deux mains, en changeant toujours l’angle du regard. Il suivait chaque fois une certaine personne qui lui paraissait intéressante. Il la conduisait d’un regard résigné, vers la sortie, en se rendant compte qu’il n’avait réussi, cette fois non plus, à lui accrocher le regard. Les yeux passaient ensuite vers une autre personne, qui se présentait à la caisse pour l’acquittement des courses. Une nouvelle petite étincelle d’espoir illuminait pour une seconde les yeux bleus extrêmement beaux et fatigués du vieil homme. Le scénario se répétait de la même façon, d’un homme à l’autre, sans que personne ne se rende compte qu’un homme mendiait sur un banc. Il ne voulait pas d’argent, mais juste un regard ; pourtant les gens avares ne lui donnaient rien, en croyant peut-être qu’il voulait l’aumône.

Enfin, sur le tard  il m’aperçut – m’avait-il repérée avant que je ne le voie ? ... Je ne le saurai jamais et après tout, c’est une chose sans importance. Ce fut une seconde, juste le temps nécessaire pour qu’il puisse comprendre que j’avais capté son regard et que j’avais entendu son cri. Je lui ai répondu d’un sourire plein de chaleur, venu d’un moi lointain, traversant un monde fade, pressé et traqué ; le sourire, poussé par une vigueur enfantine, arrivait en courant sur un pont de larmes et d’amour que le temps avait métamorphosé en un pont en pierre, éternel juste le temps d’une éternité quantifiée dans le flash d’une seconde.

J’ai aimé cet homme, ce samedi matin, cette seconde. Je l’ai aimé, car il avait compris tout ce que j’aurais voulu dire à l’autre, celui que s’était glissé dans le monde de mes pensées, en venant du non monde. 

 

Heureux de vous revoir, madame Vénus

 

 J’avais pris le train de navetteurs vers Liège, à 7h 26. J’ai choisi par hasard une voiture et je me suis fait une place parmi les voyageurs. Je me suis assise sur le seul banc libre, celui d’en face de la chaise destinée aux gens en fauteuil roulant. C’était une bonne place, car je pouvais étendre mes pieds sans me soucier de ceux des voisins. En même temps, je pouvais balayer du regard les eaux calmes du fleuve qui doublaient les rails. La vue des eaux verdâtres qui portaient des canards sauvages et des cygnes blancs, atténuait la panique des roues métalliques qui écrasaient à chaque seconde un cri aigu.

Le train avançait bruyamment, en voulant déchiqueter les eaux de la Meuse, tellement il était furieux ce matin-là, un matin de septembre. Dans une demi-heure je devais être à Liège, où je participais à une formation en communication, qui devait se dérouler pendant trois jours dans la Cité ardente.

A Flemalle-Haute le train resta un peu plus que d’habitude. Quelques hommes montèrent dans le train, tandis que d’autres descendaient et s’éloignaient en courant vers l’escalier roulant. Un bruit de fer frappé m’a fait tourner brusquement la tête vers le quai. Deux travailleurs de la SNCB, habillés de salopettes bleues, montaient une plateforme en aluminium. On voyait qu’ils étaient habitués depuis longtemps à leur travail. Avec quelques mouvements bien coordonnés, la plateforme fut élevée et un homme en fauteuil roulant monta à bord. Il remercia poliment ceux qui venaient de l’aider et qui empaquetaient déjà l’estrade, pour s’éloigner ensuite de la fenêtre d’où j’observais la scène, en saluant d’un geste familier leur client mis en toute sécurité.

La porte battante de la voiture s’ouvrit, en faisant place à l’homme en fauteuil roulant. Il était très jeune. La partie supérieure du corps était bien développée par rapport à celle d’en bas, qui paraissait avoir été écrasée. Il cachait gêné ses pieds déformés, tandis que ses yeux immenses, tristes et bleus, m’examinaient pleins de curiosité. Il attendait sûrement de moi un sourire, car tout le monde lui tapait l’épaule en lui souriant « Ca va, mon vieux ?  En forme ? »

Je ne lui ai pas souri. Je l’ai à peine regardé furtivement quelques secondes, en dissimulant maladroitement mon dilemme. Si je lui souriais, il aurait pris mon sourire – faux d’ailleurs – pour un geste de pitié. Avait-il encore besoin de ma pitié quand il avait la pitié de tous ? Faut-il sourire seulement et uniquement par devoir ? Dans ce rictus se cacherait vilainement un acte d’hypocrisie envers lui et envers nous-mêmes.

En marchandant avec moi-même – faut-il ou ne faut-il pas lui donner le sourire ? – mes yeux se fermèrent sans me rendre compte, forcés par une main invisible. Une vague tendre comme un souffle printanier posa sa paume délicate et blanche sur mes paupières, sur les années qui avaient coulé depuis notre dernier rencontre. Ce matin de mars, à l’odeur chétive de neige et de perce-neige, deux êtres s’étaient liés les âmes pour l’éternité. Le décor de leur noce fut une chambre d’hôpital où deux malades agonisaient sur des lits en métal peints en blancs où le vernis était piqué ici ou là. Sans témoins, sans prêtres, sans alliances. Uniquement un timide petit bouquet de perce-neige dans un verre, sur la petite table de nuit.

Il ne s’attendait pas à cette visite. Quand j’entrai dans la pièce, son premier geste réflexe fut celui de tirer la couverture usée sur ses jambes. Il portait de vieilles chaussettes, décolorées et avec l’élastique las. De ce grand effort de son corps, sans résultat, j’avais compris qu’il était déjà paralysé. J’ai tiré la couverture sur ses jambes, sans lui poser aucune question. Il pouvait encore parler et m’a dit de lui apporter du placard métallique du fond de la pièce, un mouchoir. J’ai longuement cherché dans le placard encastré, en attendant que mes larmes qui se bousculaient sur mes joues, sèchent. Je suis revenue un grand mouchoir blanc et tout neuf dans la main et je le lui ai donné comme on donne une tasse de café. « Il a de vieilles chaussettes, mais il s’est acheté des mouchoirs neufs. Il savait qu’il en aurait besoin ».

J’aurais voulu ne pas voir ses larmes qui avaient pris des proportions d’immenses diamants, à cause des lunettes. Vaincue, je m’assis au bord du lit et au lieu de parler, nous pleurâmes. En ce moment tardif de l’existence, quand rien n’était plus possible de tout ce qui aurait pu l’être, les larmes seules pouvaient encore exprimer quelque chose. Quand nous nous touchâmes les mains, pour une dernière fois, une promesse jaillit avec insolence du cerveau de Konrad : « Je reviendrai, ne t’en fais pas ! Tu dois uniquement faire attention de temps en temps. Tu verras ! » J’ai perçu ce message étrange avec une extrême clarté. Je lui répondis sur le coup, par un regard mouillé de larmes, larmes d’enfant apaisé : « Qu’il soit ainsi, comme tu dis. Je serai toujours heureuse de te retrouver. Entre nous deux la mort ne fera pas son jeu ». Depuis cet instant-là l’âme de Konrad n’a pas cessé de m’accompagner. Il était présent dans mon présent, dans mon passé, mais surtout dans mes rêves. C’est là qu’il se dévoilait avec une intensité difficile à imaginer, en se concrétisant dans l’être qu’il avait été jadis : un homme haut, relativement mince, sans qualités physiques particulières, en portant des lunettes qu’il faisait remonter inconsciemment et inutilement vers la racine du nez. Ses yeux mélancoliques ravivaient un visage pâle, souriant et retenu, même dans les moments de grand enthousiasme, alors qu’il riait à l’anglaise, avec élégance. Il fumait beaucoup, perdu dans la profondeur de ses pensées. Je le connaissais depuis plus de 15 ans, quand il était encore mon professeur à l’université. De toutes les filles, j’étais sa préférée. « Tu as mis de nouveau tes pantalons folâtres ! » - me disait-il quand il voyait mes pantalons en cuir bordeaux aux fleurs roses peintes sur les revers. Il essayait de paraître indifférent, mais il était visiblement troublé par ma présence. Il devenait tout d’un coup spirituel, pétulant, comme quelqu’un qui voulait plaire.  En me rendant compte de mon pouvoir sur lui, dans ces instants pleins de tendresse, mon bonheur atteignait les cieux les plus hauts.

Une chose expresse me troublait chez lui : sa respiration. Quand il était près de moi, je sentais une fraîcheur sur mes joues. Parfois je sentais une faible brise sut ma nuque. Une seule fois j’ai tourné la tête d’une façon brusque, en voulant le surprendre. Mais il était loin, à l’autre bout du laboratoire d’où il m’observait d’un air absent. Cette brise est tout ce qu’il me reste de lui. Je le sens toujours à mes côtés, comme s’il était encore vivant. Un matin il est venu déguisé en vieillard solitaire, qui se reposait sur un banc, dans un magasin alimentaire. Parfois il arrive dans un rêve, habillé de son propre corps. Il y a quelques mois, nous marchions main dans la main vers une fontaine avec de l’eau claire, qui baignait à l’infini des marches en marbre blanc. D’autres fois nous avancions vers un hallier de forêt ; il me disait qu’il était vivant – « tu peux vérifier ! » - m’incitait-il. Je tendais le cou vers son visage et je l’embrassais. Elle était si chaude et tellement vivante cette bouche de rêve. Mes narines lui sirotaient l’odeur de barbe fraîchement rasée et je me laissais portée par des fantaisies délicieuses et sauvages, vers des mondes farouchement beaux et d’autant plus inaccessibles.

Konrad continuait de vivre à mes côtés dans deux hypostases : la nuit, il venait en rêves et le jour il me visitait de temps en temps, sous forme de souffle, de brise ou un flou courant d’air. C’est ce qui s’est passé ce matin-là, quand le train s’est arrêté à Flemalle-Haute.

Hans – c’est ainsi que j’ai nommé le jeune homme en fauteuil roulant – dès qu’il fit son apparition dans le compartiment, a changé d’un coup de baguette le présent où tout le monde agonisait, avec le rêve nocturne d’hier. J’avais rêvé de Konrad, une fois de plus. Il venait vers moi en avançant sur ses deux bras immenses, de vraies ailes de vautour, en tirant péniblement les restes de son corps. Je me suis approchée de lui avec crainte, tel que je le faisais dans tous nos rêves. Il m’a couverte de ses bras forts. Mais ce n’était que des bras. Epeurée, je lui pris la tête entre mes mains et je lui demandai : « Qu’en est-il de ton corps ? Comment es-tu arrivé dans cet état ? » Il ne m’a pas répondu. Il s’est éloigné et ensuite il est revenu entier, sur ses deux jambes. « Donc tu es toujours comme avant ! Oh, que Dieu soit loué ! » Je me blottissais contre sa poitrine avec désespoir et frayeur qu’il aurait pu disparaître de nouveau dans le néant. Je m’étais agenouillée en lui embrassant les jambes. Mais il m’a dit, en caressant mes cheveux : « Ne te fais pas d’illusions. Je suis sur une prothèse, ne le vois-tu pas ? » Il m’a montrée ensuite les deux leviers métalliques et m’a dit : « je suis un cerveau sur deux bras ; les hommes du futur seront ainsi ; j’espère que tu nous rejoindras quand… »

Hans a soupiré profondément. Sa respiration fraîche, qui a touché inopinément mes joues, a emmené Konrad juste en face de moi, dans le fauteuil métallique. « Mais c’est Hans ! Comment peux-tu les confondre ? C’est absurde ! » - me disais-je, en évitant avec obstination de rencontrer son regard. Je me sentais gênée devant ce gamin, gênée de ma normalité, de mon corps beau et entier. J’aurais voulu avoir la sagesse de Till Eulenspiegel qui, alors qu’il rencontrait un bossu il marchait accroupi. Quand il rencontrait sur son chemin un boiteux, il boitait et avec le muet il s’entendait par des signes. J’aurais voulu avoir ce don mais je ne l’avais pas. 

Le jeune homme s’occupait de ses affaires. Il sortit de son sac un livre et commença à lire. J’avais enfin, une place où poser mes yeux, sans crainte de rencontrer ceux de Hans. Le livre s’appelait « La légende du Vulcain le boiteux » et avait sur la couverture une gravure du Moyen Age. J’ai été très étonnée quand Hans m’a adressé les premières paroles, ce matin-là :

- Savez-vous quelle était la mission de Vulcain?

- Vous parlez de dieu Vulcain, Héphaïstos ? (Hans approuva en baissant la tête). Non, je ne sais pas quelle mission avait-il…

- Il devait entretenir le feu sacré. Il était éclopé. On dit qu’au fur et à mesure qu’il perd de sa force physique de la partie inférieure du corps, l’homme s’élève sur le plan spirituel.

- Ah, oui ? C’est intéressant ce que vous dites…

- Ce n’est pas moi qui le dis. C’est écrit dans le livre.

- Qui a écrit ce livre ?

- Rudolf Steiner, vous le connaissez ? Il est considéré comme le père de la scientologie.

- S’agit-il d’une nouvelle science ?

Hans comptait sur les doigts de sa main droite, en balbutiant « Vénus ou Athéna, Vénus ou Athéna… »  Il semblait ne pas m’avoir entendue. Je lui ai posé encore une fois la question :

- Vous parliez de la scientologie… C’est quoi en fait ?

- C’est une science évidemment. Mais ce n’est pas une nouvelle, du moment où Steiner fut son initiateur, au siècle passé. La scientologie cherche à expliquer l’Evangile avec l’aide des sciences exactes. Ce serait une sorte de pont entre la science et la religion. Il a écrit un bon nombre de livres ; l’un d’entre eux explique l’Apocalypse de Jean. Et, ma foi, il l’explique bien ! Mais voici ce qu’il est écrit relativement à Vulcain. Hans feuilleta quelques pages en arrière et lit : « … la partie inférieure du corps vient d’un passé qui devrait disparaître. La nature humaine doit d’abord se dégrader pour mieux renaître au niveau spirituel le plus élevé. Au courant de son évolution terrestre, l’homme s’est scindé en inférieur et supérieur. »

Pendant tout ce temps quand Hans me lisait « La légende de Vulcain le boiteux », mes yeux essayaient de comprendre la signification du dessin sur la couverture du livre. Un homme nu était coupé en deux par une ligne ; la partie supérieure gauche, comprenant la tête et le bras, se trouvait au-dessus de la ligne, tandis que le reste du corps se trouvait en dessous de cette ligne.

- Vous avez certainement observé le dessin sur la couverture. Que pourrait-il représenter ? – J’ai attendu quelques secondes, pour qu’il réexamine la couverture du livre.

- Sur cette gravure – si vous regardez attentivement – apparaissent deux hommes, malgré le fait qu’on ne voit qu’un seul. Il s’agit de l’homme du passé et de l’homme du futur. Au commencement, lors de sa création, l’homme n’avait pas de sexe ; il avait uniquement la voix. Avez-vous entendu peut-être parler du troisième Logos… Eh bien, c’était l’onde pure du début de la création. C’est au moins ce que Steiner dit. Les organes de reproduction se confondaient avec le larynx. L’homme se reproduisait par ses propres paroles. Ce n’est pas par hasard qu’on a gardé dans la mémoire de l’humanité la célèbre phrase «  au commencement fut le Verbe ».

            - Vous voulez dire qu’à ce temps-là l’homme était Dieu ?

            - C’est exactement ça !  Depuis un certain moment, disons le moment zéro, Dieu n’a pas cessé de se multiplier. Au début zéro, c’est à dire le rien, est devenu un, ensuite un est devenu deux et ainsi de suite, jusqu’aux N milliards de créatures qui pullulent dans l’Univers.

- Et toutes ces choses dont vous venez de parler, c’est dans le livre de Steiner que vous les avez trouvées ?

- Non, pas toutes. Tout ce que je vous ai dit sur les nombres, se trouve dans un livre de Nataf, un philosophe français… Peut-être en avez-vous entendu parler.

- Oui, vaguement… Malheureusement je n’ai rien lu de lui. Mais revenons-en à ce que vous disiez tout à l’heure… Le fait que le monde fut créé ex nihilo correspond aux découvertes dans le domaine de la physique des années 20-30. Vous avez entendu parler, je crois, du Big Bang.  C’est un physicien belge, Lemaître, qui a mis sur pieds cette théorie, le saviez-vous ?

            - Et comment ! Moi aussi, je suis physicien. J’ai fini mes études l’année passée, doctorat y compris, en physique quantique. C’est déjà bien connu que suite à ce phénomène sont apparues les planètes et d’une façon implicite, la vie dans notre univers. Mais j’ai l’impression que vous connaissiez déjà tout ça.

- Oui. Hier j’ai assisté à une conférence. On faisait un parallélisme entre le Big Bang et l’acte de la création. Il s’agissait en fait d’un débat suscité par un livre très controversé écrit par Albert Jacquard. Un essai sur Dieu, on pouvait dire. La position du scientifique chiffonne  en quelque sorte le dogme de l’église…

Je m’attendais à ce que Hans me demande des détails sur cette conférence. Mais il ne paraissait pas intéressé par le sujet. Il regardait toujours d’un air rêveur, la couverture du livre qu’il tenait entre ses mains. Après quelques instants il reprit :

            -  En revenant sur cette légende de Vulcain… Steiner a voulu nous prévenir que dans le futur, l’homme ne gardera que sa partie supérieure gauche ; tout le reste est voué à la disparition.

            - Et comment l’homme arrivera-t-il à marcher sans ses pieds ? Comment se reproduira-t-il ?

            Toute de suite je me suis rendue compte que j’avais commis une gaffe, mais je ne pouvais plus reculer. Pourtant, Hans ne semblait pas du tout gêné par ma question.

            - L’homme du futur aura le cerveau dans la poitrine, il se déplacera en volant ; il volera à l’aide des deux petites ailettes de la fleur de lotus et il n’aura plus d’organes de reproduction. Il naîtra des hommes par la force de la parole et du cerveau. Intéressant, non ? – ajouta-t-il en me regardant d’une manière presque insolente.

            Il était sûr que je ne comprenais rien, étant convaincu que j’ignorais aussi tout le savoir des célèbres conférences tenues par Rudolf Steiner au début du XX -e siècle. Pourtant il avait tort. J’avais entendu parler de ce médecin qui coquetait avec les sciences et les arts métaphysiques, mais sans avoir des connaissances approfondies, comme Hans.

            Je voulais lui demander encore un tas de choses : qu’en est-il de ces petites ailettes, où seraient-elles situées… J’aurais voulu lui demander davantage, car il semblait être un initié, mais le train s’est arrêté à la station, en mettant fin à notre discussion. 

            Deux hommes de la SNCB habillés de salopettes bleues, ont monté la plateforme en aluminium. Soudainement, Hans a étendu ses bras forts latéralement – de vraies ailes de vautour – en se préparant pour le vol au-dessus d’un monde sur lequel il régnait déjà. Ensuite, il calma son élan d’un soupir et descendit ses ailes lentement, sur les bras du fauteuil roulant.

- Un cerveau et deux bras, voilà ce que je suis sur cette terre ; on dirait l’homme du futur, n’est-ce pas ? – me dit-il avec un sourire espiègle en conduisant son fauteuil vers la porte de la voiture. La plateforme métallique était déjà là. D’un air rêveur il s’est glissé sur le quai lentement au milieu de la fourmilière, en penchant de temps en temps sa tête en signe de remerciement aux saluts anonymes. Avant de sortir de mon rayon visuel, il tourna brusquement la tête vers moi et me « dit » sans prononcer le moindre mot : « Je reviendrai, n’aie pas peur ! Sois seulement attentive de temps en temps ! Tu verras. »

J’ai beaucoup réfléchi tout au long de la journée à cette histoire pour le moins bizarre, que j’avais envie d’oublier le plus vite possible. Tellement d’années s’étaient écoulées depuis lors…

Le lendemain j’ai pris de nouveau le train vers Liège Guillemens à 7h 26. J’ai évité de monter dans le même wagon. Quoique la rencontre d’hier, avec Konrad (oui, oui, avec Konrad) m’ait réjouie, ce matin gris je voulais être seule avec mes pensées. J’avais choisi d’une façon préméditée une autre voiture, le plus loin possible de celui où je m’étais retrouvée à la veille.

A la station Flemalle-Haute le train a stationné – comme hier – plus que d’habitude. Un bruit de métal m’a fait tressaillir, quand les deux travailleurs de la SNCB ont monté la plateforme. Hans a monté dans le compartiment et m’a dit, cette fois-ci de haute voix :

- Pourquoi me regardez-vous ainsi ?! Je vous ai dit que je reviendrai. Heureux de vous revoir, madame Vénus ! 

 

*

Cher Maître,

Je ne sais pas si je vous ai dit qu’elle tient aussi un journal de rêves, comme vous. Elle sait que vous guérissez les morts. Ainsi, espère-t-elle  trouver un moyen de guérison pour son cher professeur, disparu de notre monde voici une vingtaine d’années. Vous a-t-elle peut-être déjà parlé de tous ces fichiers de rêves. De temps en temps elle les relit. Alors c’est la surprise ! Tous ces rêves se lient d’une façon étonnante. Les rêves ont une continuité, se succèdent et s’entrelacent comme les faits dans la vie réelle. La femme vit dans un  monde à elle, qu’elle tisse méticuleusement chaque nuit comme l’araignée tisse sa toile. Elle est vraiment « chez elle » dans ses rêves. Elle se sent tout aussi bien dans ses rêves que moi dans les livres. Elle écrivait il y a quelques jours dans son journal : « Si je renonce au rêve, je me condamne à vivre avec la moitié de mon âme ». Moi, je crois que si elle y renonce, elle ne vivra point. Mais ce qui est encore plus bizarre, c’est que la vie même lui réserve des histoires de rêve, comme si la réalité n’existait plus, sa place étant prise par le rêve. J’en ai volé quelques-uns, au hasard. En grande majorité tous ces rêves parlent de sa vieille maison, celle où elle est née et qu’elle a quittée pour la première fois quand elle partit en exil. Son âme y reste toujours et rôde là-bas. Les nouveaux propriétaires se plaignent de toute sorte de choses bizarres qui leur arrivent. Elle est toujours là. Si vous voulez jeter un coup d’œil, ils sont à vous.

 

J’étais dans une église. Je priais devant l’icône de la Vierge Noire avec le saint enfant. Dès que je regardais en faisant attention, l’icône s’animait. Au début j’ai eu peur, mais ensuite je me suis laissée aller et j’ai « écouté ». La Vierge m’a parlé. Mais elle ne parlait pas avec des mots mais avec des gestes. Elle sortait ses bras en relief et les mouvements ondoyants de son corps me firent comprendre qu’elle voulait protéger Jésus. Des flashes d’une seconde effleuraient de temps en temps le bois de l’icône, en couleurs sépia. Le visage de la Vierge était noir et ses traits étaient à peine visibles, comme si quelqu’un lui avait effacé reliefs et contours. Mais en la regardant sous un autre angle, la Vierge se transfigurait ; elle était d’une beauté indescriptible. Elle était toute blanche, vêtue de blanc. Des milliers de chérubins invisibles chantaient Ave Maria de Schubert.

Un étranger marchait sur mes traces, dans une exposition de peintures médiévales.
(14 août 2005, le jour du Saint Maximilien Kolbe)

 

J’étais dans la vieille maison. Je pleurais en sanglots, car le monde ne voulait pas m’accepter ; personne, ni les collègues, ni les amis, ni la famille ; j’étais chassée de partout, avec des mots durs. J’essayais de leur parler, de les convaincre que j’étais de bonne foi, que je voulais leur bien, mais ils continuaient à me frapper. Alors je me suis mise en colère ; je suis entrée dans la maison, j’ai pris un verre et je le brisai en milliers de morceaux, en le jetant par terre. Ma maison était habitée par des gitanes. Du haut de la mansarde je voyais le panorama d’une ville lumineuse faite de jardins. Je haïssais les gitanes, car elles avaient volé ma maison.

 

J’étais dans une vieille cathédrale gotique. Le Pape Jean Paul II  officiait la messe. A mes côtés trébuchait une femme pauvre. Le Pape m’a dit d’allumer une bougie à deux bouts. J’ai reçu de sa main la bougie étrange, à deux bouts et, en cherchant une source de lumière, j’ai trouvé une autre bougie, très grosse, qui brûlait d’une flamme vigoureuse. J’y ai pris de la lumière, mais les deux bougies s’allumaient difficilement. Les flammes tremblaient et j’avais tellement peur qu’elles ne s’éteignent, car dans la cathédrale il y avait beaucoup de courant. Pourtant, elles ne s’éteignirent pas et je parvins à porter au pape les deux bougies. Le pape m’a parlé, mais je ne me souviens plus de ce qu’il m’avait dit. Il m’a montré ensuite un grand registre aux feuilles jaunâtres (comme une sorte de journal). En bas de la page il y avait deux lignes écrites en roumain. En dessous il y avait une date : le 12 mai. Je me suis réveillée, ainsi je n’ai pas pu déchiffrer le mystère des deux lignes. Le Pape est mort le 2 avril 2005.
(10 avril 2005)

 

J’étais dans la vieille maison, dans le petit hall à l’entrée. Je venais en cachette et je craignais d’être surprise par le nouveau propriétaire. J’essayais de fermer la porte massive en bois déjeté. Malgré mes efforts, j’avais du mal à fermer cette porte très usée. Je la poussais mais en vain, car elle ne voulait pas se fermer. Une ramille verte avait fait sa place, fragile et discrète, pénétrant par la fente de la porte. Cette plante vivante, timide et pourtant audacieuse, ne me laissait pas entrer dans ma propre maison. Mais à l’instant où je la vis, je me rappelais le mot « espoir ».
(16 décembre 2005)

 

J’étais dans la vieille maison. Un train venait de loin et je courais devant lui, de plus en plus vite, pour qu’il ne m’écrase pas. Il passait juste par la petite arrière-cour de la maison. J’ai rejoint la case de l’escalier, pour y trouver abri, là où je posais mon tabouret pour contempler les cercles anges, durant ma première enfance. Je me tenais raide, collée à la petite porte d’entrée, jusqu’à ce que le train passe à côté de ma maison et de moi, avec un bruit assourdissant. Il n’a pas ralenti et il ne s’est pas arrêté. J’étais étonnée de le voir encore en marche et à une telle vitesse, car il y avait moins de 5 mètres jusqu’au mur en brique rouge, qui séparait notre cour du Cimetière des juifs. Mais le mur avait disparu. Le train s’avança aisément et pénétra dans une zone lumineuse de douces collines jaunâtres. Cette lumière disait qu’à la  place du cimetière c’était l’un de ces paradis possibles.
(22 décembre 2005)

 

J’ai fait la connaissance de mon Animus. Je suis dans ma vieille maison à Bucarest. Je suis assise à la table du salon, face à face avec un homme beau et jeune, aux cheveux bruns, avec un sourire doux et plein de bonté. Il a une bouche parfaite; des dents très blanches, très propres et très régulières. Il a un front large et ses yeux sont noirs et faiblement exophtalmiques. Il a les mains parfaites, les mains d’un saint. Entre nous deux brûlait une bougie. Je le regardais et j’avais la certitude que lui c’est moi. Je ne me voyais pas, mais nous ne faisions qu’un seul être. Dans un second plan, un grand sage – il paraît être un psychiatre – me regardait de sa tour blanche, aux murs ronds. Il m’a jeté une corde tressée et il m’a dit de le rejoindre dans sa tour, car il avait quelque chose à me dire. J’avance  péniblement ; je m’accroche difficilement à cette corde qui, tout d’un coup, est devenue horizontale. Je suis maintenant suspendue sur un abîme et je vacille. J’ai retrouvé la corde verticale et j’ai continué à monter. Enfin, je suis arrivée dans la tour. Il m’a dit que l’homme entier, c’est à dire l’homme-chair et l’homme-esprit, ne font qu’un seul et il s’appelle Androgyne. Les deux hommes ont des sexes complémentaires : moi, étant une femme de chair, je cache en moi un esprit d’homme et il se nomme Animus. Il m’a dit qu’en ce qui le concerne, les choses sont inversées : lui, étant un homme de chair, a un esprit de femme et elle s’appelle Anima.
(17 janvier 2002, le jour du Saint Antoine).

 

 

 

II-e PARTIE

 

LE CHEMIN ENTRE DEUX PORTES

 

Cher Maître,

Je crois m’être trompée en ce qui la concerne ; elle n’est pas méchante. Par contre, j’ai l’impression qu’elle voudrait qu’on soit amies ; elle est tellement seule... J’avoue que je ne la comprends pas très bien ; je suis limitée, vous le savez… Comment pourrais-je être autrement quand depuis ma naissance et jusqu’à ma mort j’ai comme seul univers celui de ses livres. Ma seule réalité est l’irréel et mes seuls amis sont quelques noms livresques… La femme, je la respecte beaucoup, car elle connait beaucoup de choses, elle sait ce que c’est la vraie vie ; elle a été punie pour avoir eu le courage d’appeler un chat un chat. Elle expie encore et encore, en recevant des coups qu’elle ne mérite pas, dont elle ne se plaint pas. Elle ne se révolte pas ; elle dit que c’est son destin et qu’il faut tout endurer pour pouvoir « rectifier ». Il m’échappe ce qu’elle veut dire par-là… Son bureau est tapissé de toute sorte d’enseignes que je ne comprends guère. Voici par exemple une inscription qu’elle a mise sur le mur en face de son ordinateur : « Visitabis Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidarem, Veram Medicinam ». Si vous mettez ensemble la première lettre de chaque mot, vous aurez le mot VITRIOLUM.

Je ne sais pas si je vous ai déjà dit que la femme est à la fois chimiste et alchimiste. Sa vie actuelle elle croit l’avoir dédiée à l’œuvre au rouge. Je suppose que les deux autres étapes elle les a déjà parcourues au fil des années vécues plus inconsciemment que consciemment, sans même avoir eu le soupçon qu’elle s’était déjà engagée, comme tant d’autres, à la recherche du Saint Graal. Elle croit avoir passé par un nombre infini d’auto calcinations, car elle a suivi à la lettre les conseils d’Avicenne, Albert le Grand, Thomas d’Aquin et  Paracelse, en vue d’obtenir la substance pure. Elle croit avoir déjà achevé toutes les étapes pénibles et nécessaires à l’accomplissement de l’œuvre au noir, mais elle se trompe ! Quand a-t-elle franchi toutes ces étapes ? Elle n’est qu’une enfant qui joue avec des puzzles, dont elle cherche encore le sens. Je l’aide de temps en temps comme je peux… Pourtant elle a donné quelques batailles, même si elles ne furent pas toutes glorieuses. Ainsi, elle a déjà perdu trois choses de son précieux « moi » : le goût, l’odorat et maintenant elle est en train de perdre sa mémoire. Et parce qu’elle ne se rappelle plus sa propre vie, elle usurpe la vie de ses personnages. Elle est en train de vivre ma vie ! Oh, c’est terrible ! Voilà ce qu’elle a écrit il y a quelques jours :

 

La prière

 

« L’œuvre au noir… Je ne sais pas au juste qu’est-ce que c’est, pourtant je m’en occupe depuis l’âge de 4 ans. A l’époque je m’appelais Dora et mon meilleur ami était Zosime de Panopolis. Plus tard, je l’ai croisé par hasard, tandis que je cherchais un mot du dictionnaire, à la lettre Z.
           C’était juste après la mort de mon père. J’étais de retour de Roumanie, l'âme lourde d’impuissance et désespoir. Mon père pleurait en moi et moi je le pleurais. J’étais à des milliers de kilomètres quand il rendit son âme. Qu’est-ce qu’il aurait voulu me dire avant le grand départ ? Quelle aurait pu être sa dernière pensée avant de nous quitter ? Ses lèvres figées,  crispées et blêmes dessinaient l’onde d’un sourire amer ; celui d’un homme qui ne voulait pas quitter la vie.

La dernière image qu’il m’avait laissée était émouvante. De cette montagne d’homme qu’il fut, il ne restait que des os habillés. On l’avait mis dans son costume bleu marine, qu’il avait porté des dizaines d’années, seulement les jours de fête ; seules les chaussures étaient toutes neuves, je les avais reconnues ; il n’avait pas eu le temps de se vanter : « regardez ce que m’a envoyé ma fille de Belgique ! ». Il restait là, obéissant et trop serré par le cercueil trop étroit pour ses larges épaules. On l’a fait sortir péniblement par la porte trop petite du bâtiment. Une camionnette blanche et rouillée par endroits l’avait conduit sur son dernier chemin; une feuille verte perdue dans un coin de la camionnette disait qu’entre deux enterrements, le chauffeur charriait des choux au marché avec ce même « corbillard ».

Ce matin-là, j’étais sur une immense cloche d’azur et les oreilles résonnaient encore des voix de chérubins. Trois d’entre eux, habillés en frac, se plaignaient qu’un ténor venait juste de partir. Alors mon père apparut, en courant ; il était très pressé. Ils furent très heureux de l’accueillir. Une chorale à quatre voix, qui se firent des milliards de voix, commença à chanter Ave Maria de Schubert. J’étais depuis longtemps éveillée et la musique céleste était encore là, dans ma petite chambre à coucher. C’était pour la première fois que j’assistais à un concert de la „musique des sphères”. Et mon père cligna de l’oeil.

J’étais entrée dans le bureau pour m’abandonner dans les livres comme on s’abandonne dans les bras d’un vieil ami. Mon père m’a accueillie avec un sourire triste, venant du portrait. J’ai allumé une bougie blanche et j’ai prié pour qu’il puisse passer facilement vers l’au-delà. Je me suis tournée vers la petite bibliothèque avec des livres mis en désordre. Blaga me manquait, lui qui croyait que les morts vivaient en nous leur vie non encore vécue. Et je me demandais qu’est-ce que mon père aurait voulu faire ce matin-là. Mais je n’ai pas trouvé le livre que je cherchais. Par contre, mes yeux se fixèrent sur le dictionnaire. Je cherchais le mot « zen » et j’ai trouvé Zosime. Quand j’ai voulu mettre le dictionnaire à sa place, sur l’étagère, mes yeux furent attirés par un livre, dont le titre m’a interpellée d’une manière foudroyante. C’est ainsi que je connus Jung. Je cherchais « Le canot de Charon » de Blaga et j’ai mis la main sur un livre de Jung «Ma vieSouvenirs, rêves et pensées ». Ce livre était là depuis des années, pourtant il ne m’avait pas intéressée. Je ne l’avais pas vu, tout simplement, car il ne m’avait pas appelée. Il fallait que son temps vienne.

En feuilletant ce livre, j’ai jeté un coup d’oeil vers mon père. La bougie avait brûlé à moitié et était en train de tomber sur le bureau. En m’y approchant, j’ai vu que la cire avait sculpté dans la chair de la bougie une scène de prière. Mon père était agenouillé aux pieds de la Madone, la tête baissée et les mains réunies. C’était lui-même, en priant au milieu des flammes, son dos humble et son sourire résigné. La Vierge l’écoutait avec bienveillance, faiblement penchée sur lui, pour mieux entendre sa prière. Cette émouvante scène était descendue du ciel dans un centimètre de bougie, uniquement pour moi.

Mon père et la Vierge commençaient à fondre tout doucement sous mes yeux, dans la lumière jaunâtre. J’ai vite soufflé la bougie, pour immortaliser cette prière. Je tiens dans ma paume cette petite statuette sculptée par une main invisible; j’en admire les détails et je  frissonne. J’ai continué à feuilleter le livre de Jung.

Cette étrange « synchronicité » m’a fait comprendre pourquoi Zosime m’était de nouveau apparu après tant d’années et pourquoi avait-il pris en otage mon âme, alors que j’étais une petite fille. Sans ce trio génial - Blaga, Zosime, Jung - je n’aurais jamais compris le fil compliqué de ma vie.

 

 

Six milliards et demie de petits ballons remplis d’âmes

 

Zosime m’avait donc initiée à l’alchimie de l’âme. Il m’avait dit qu’il fallait d’abord tomber pour ensuite pouvoir t’élever. Il m’avait dit aussi que c’était incontournable de passer par les ombres noires du « centre de la terre » pour arriver à me « visiter de l’intérieur », pour prendre conscience de tout le mal enfui en moi. Et tout ça pour pouvoir ensuite « rectifier ». Ainsi fis-je beaucoup d’erreurs…

Il me disait encore que j’avais déjà vécu des milliers de vies, dont je n’ai pas pu retenir le nombre exact.

- Je n’ai plus aucun souvenir de toutes ces vies. Tout ce que je sais c’est que j’ai eu une seule vie antérieure, celle avant mon départ définitif de mon pays d’origine. Les deux vies sont liées par un couloir qui lie aussi les deux mondes, l’est et l’ouest, par deux portes. Ou plutôt il s’agirait d’une seule porte à double visage : elle est blanche quand je l’ouvre, blanche d’espoir et de promesses, mais elle est noire quand je regarde en arrière, après l’avoir fermée derrière moi. S’il y a eu encore d’autres vies, je n’en sais rien…  Il me répondit :

- L’âme ne peut renaître qu’après un lavage de « cerveau ». C’est pour ça qu’on n’a plus aucun souvenir des autres vécus. Nous ne sommes que des outils du Grand Alchimiste. Dans ce même instant où nous sommes en train de parler, six milliards et demie de petits ballons remplis d’âmes pendent dans des pinces fixées à tout autant de statifs, dans le petit laboratoire qu’Il a choisi pour réaliser ses expériences : la Terre. Et chaque petit ballon a sa propre histoire, c’est une expérience unique. Il y met les mêmes ingrédients, mais en proportions différentes ; ici ou là il ajoute parfois un rien de catalyseur et c’est le privilège des génies. Ainsi nous sommes tous semblables mais différents, à la fois. Et je ne te dis pas plus sur les autres expériences du Grand Alchimiste. Car tu dois savoir qu’il y a des centaines de milliers de « Terres » dans le Grand Univers, où Il expérimente la vie dans d’autres milliards de petits ballons. La seule différence c’est les ingrédients, la substance périssable.

Un petit exemple. Votre chair est faite de 20 types d’acides aminés essentiels – disons « grains de sable ». Sans la farine on ne peut pas pétrir le pain. Tu lui ajoutes de l’eau – environ trois quarts,- des sels minéraux, des vitamines ; mais aussi des graisses. C’est ça votre chair. Pour ce qui est des autres êtres de l’Univers, leur chair est faite de 80 types de grains, ou plus ou peut-être moins. Et je m’arrête là. Tu comprends ce que je veux dire, je ne t’explique pas maintenant la structure des protéines, comment elles sont construites et selon quel type de recette ; comment les 20 types de grains de sable se lient l’un à l’autre et combien de fois chaque grain se répète dans ces macromolécules organiques, que vous nommez protéines. Qui a la recette pour fabriquer le pain?

- C’est l’ADN, quelle question, Zosime! J’espère que tu ne vas pas me parler maintenant de l’importance de l’acide désoxyribonucléique – le fameux ADN, le chef - et de l’acide ribonucléique – l’ARN, son contremaître ?

- Oh, avec toi on ne peut plus discuter ! Je voulais seulement te rappeler l’importance de ces „petits travailleurs” de la cellule vivante: l’ARN messager et l’ARN de transport ; qui d’autre charrieraient les briques en les mettant là où il faut et quant il le faut, sinon eux?

- Tu veux m’enseigner ce que moi t’ai enseigné durant des années… (Zosime fit la sourde oreille et continua) :

- Tu te rappelles que l’architecte est l’ADN et qu’il est spécifique à chaque être terrestre ou non-terrestre. Oh, combien il est petit ! Il est aussi petit qu’il peut entrer dans une cellule, dans chaque cellule vivante. Mais qu’il est grand ! Car c’est lui qui bâtit la maison de chair de chaque âme, peu importe s’il s’agit d’une mouche, d’un cheval, d’un homme ou de tout ce qui bouge sur Terre ou ailleurs.  C’est à lui qu’on a confié le plan. C’est lui qui décide comment et quand il faut bâtir ou réparer votre maison de chair. En réalité, elle est une maison de sable, à la fois un capteur d’énergie solaire et un transformateur. Vous transformez cette énergie en conscience. Et c’est parce qu’Il veut rendre cet appareil de plus en plus performant, qu’Il a besoin de toutes ces expériences. Votre Terre se trouve dans une petite poche de ce Grand Laboratoire expérimental, qui est l’Univers. Je te dis encore que toutes les données de ces expériences sont introduites dans une immense base de données et Lui, le Grand Informaticien, reste debout pour les siècles des siècles et interprète, rectifie et améliore les recettes.

Pour ce qui est de votre Univers, - car tu dois savoir qu’il y en a au moins deux, à ma connaissance, qui passent l’un dans l’autre comme le sable dans une clepsydre…Ou il n’y a qu’un seul Univers qui, suite à l’explosion, n’a plus de place dans le premier compartiment et alors commence à couler par le petit orifice. C’est ce qui t’est arrivé à toi aussi, te souviens-tu? « Je suis une clepsydre vivante, où le présent s’écoule par un orifice minuscule et compte ses instants dans des grains de sable qui s’accumulent dans l’autre compartiment, là où le présent enfante le passé. Il n’y a pas de temps futur dans la clepsydre. Le temps est tiré hors de lui, par libre chute et tissé dans des souvenirs. En haut c’était le présent, en bas c’est le passé. Quand le compartiment en haut se vide, quand les faits deviennent souvenirs, c’est l’autre compartiment qui se remplit. Mais la pièce du présent peut se remplir de nouveau par un simple renversement de la clepsydre. »  Nous pourrions être les souvenirs de Dieu, plus beaux ou plus laids. Il joue avec sa clepsydre et le sable coule à l’infini... Qu’est-ce que je disais ?

- Vous parliez de notre Univers. 

- Ah, oui. Pour ce qui est donc de votre Univers, c’est le résultat d’un travail fastidieux qui a commencé voici 13,7 milliards d’années. Depuis lors, la matière et la vie ne cesse de se transformer entre Ses mains. Et tout passe par l’émiettement préalable de la matière et de l’esprit, car la purification ne peut se faire que par de petits échantillons. Tout ce que je peux te dire, pour que tu me comprennes, - et ici je vais me servir de ta propre métaphore - c’est que votre devenir est un long chemin entre deux portes : la porte noire, celle du ballon qui contient la matière impure et la porte blanche, celle du ballon qui va recueillir le distillat. Après une première distillation, la substance pure est de nouveau mélangée et distillée; c’est ce qu’on appelle « cohobation », c’est à dire l’opération par laquelle les « esprits s’évaporent ». Tout ceci semble ne pas avoir de sens, n’est-ce pas ?  Distiller et ensuite tout mélanger ! Cela paraît ridicule et pourtant ne l’est pas. Car tu dois connaître un petit détail. D’abord on analyse le mélange pour en déduire le pourcentage des parts; ensuite on  sépare les parties, et on procède à la purification de chaque composant, selon les méthodes que tu connais déjà. Ensuite tu vas recomposer le mélange,- mais attention ! -  à partir des composants purs et en respectant les proportions initiales. Et on recommence... Et maintenant imagine qu’à ta place c’est Lui et que la substance est la substance humaine.

Cette substance humaine subira un nombre presque infini de cohobations, où l’esprit se transforme en chair et la chair en esprit. L’homme annihilera Tartaros et il l’éliminera. Mais d’abord il doit faire la part des choses, c’est à dire analyser et séparer le bien du mal, selon sa conscience. Il doit se baigner dans le vitriol et ensuite se jeter dans l’athanor, d’abord une goutte, ensuite une autre et encore une autre, jusqu’à ce que l’homme perde toute sa matière impure. Il joue en mélangeant, en séparant et encore en mélangeant. Il joue comme un enfant dans le bassin d’eau, il remplit un verre et il le verse ensuite dans une bouteille. Et après encore un, encore et encore jusqu’à ce que la bouteille soit pleine. Et quand enfin la bouteille est remplie, Il verse tout dans le bassin et recommence. Où est sa mère pour l’appeler à l’ordre ? Il n’a pas de mère, ni de père. Il se suffit à lui-même.

- Je ne vous crois pas. Mais vous, Zosime ? Qu’en est-il de vous ?  (Il poursuivit sans se soucier de ma question):

- Le Grand Alchimiste s’est autodétruit.

- Qu’est-ce que tu dis ? Je crois que tu confonds le Créateur et Son œuvre.

- Peut-être oui peut-être non… Mais supposons qu’Il s’est autodétruit. Par erreur ou par sagesse, je ne sais pas au juste, c’est Son secret à Lui. Du néant ponctiforme, le « un divin », gonflé comme une bulle sous l’emprise d’une pression immense qui s’y est créée à l’intérieur, je te dis, de ce néant réduit à un point, s’est formé toute la lignée de la dégénérescence cosmique. Tu sais bien de quoi je parle, le fameux Big Bang, quand la lumière échappa à la matière. Dès lors, chacune voyage seule dans l’espace cosmique. La matière par exemple… Pour l’instant votre Univers continue d’explorer des espaces infinis, il se dilate encore et encore et les galaxies se fuient les unes les autres, tout comme les humains... Mais il est à penser qu’un jour tout reviendra dans le point originel. On va Lui rendre toute la lumière qu’Il a mise en vous à votre naissance. Je parle de la naissance de l’Univers qui est aussi votre naissance. On va réunir d’abord pierre avec pierre, galaxie avec galaxie et toute la matière reviendra au même endroit que la lumière. Et le point - le Un divin - renaîtra. Certaines galaxies très lointaines qui se trouvent à des centaines de milliards d’années-lumière de votre Terre ont déjà commencé à fusionner. C’est un bon signe. C’est le début du Big crunch et après, Dieu se reposera. Ensuite tout va recommencer.

- E tout ça à l’infini ?

- Oui… Dieu joue avec un accordéon qu’Il dilate et contracte à l’infini. Ou respire-t-Il, peut-être, en chantant la « musique des sphères ». Maintenant tu comprends pourquoi dans l’Univers entier il n’existe qu’un seul type de matière. Saint François d’Assise le savait déjà, quand il disait que « le soleil, la lune, les pierres et les cailloux sont mes frères et mes sœurs ». Cette matière est constituée des mêmes atomes, différents, certainement. Mais toute la matière a surgi d’un seul élément chimique, un gaz : l’hydrogène.

- Fantastique, Zosime ! L’hydrogène est le premier élément chimique du tableau de Mendeleïev. Il a le nombre atomique UN. L’hélium est l’élément suivant. Et il a le nombre atomique DEUX.

- Le UN c’est fait DEUX. C’est ce qu’il se passe encore dans votre soleil mais aussi dans d’autres étoiles de l’Univers. Votre soleil est un immense réacteur nucléaire. Il est formé de 92,1 % d’hydrogène, 7,8 % d’hélium et 0,1% de différents métaux: sodium, calcium, magnésium, fer, manganèse et autres, tel que le soufre et le mercure. La température à l’intérieur du soleil est de 15 000 000 °C. Tu t’imagines qu’à cette colossale température touts les éléments chimiques possibles peuvent se former. Vous en connaissez seulement une soixantaine…

- Oh, Zosime! C’était à l’époque de Mendeleïev qu’on en connaissait 60! Aujourd’hui on connait 109 éléments chimiques bien définis.

- Bon... Dans le réacteur se forment pourtant davantage d’éléments lourds, plus que vous ne pouvez imaginer. Mais le soleil aime la propreté. Ainsi, toute matière lourde est expulsée de cette sphère gigantesque et incandescente. Il ne supporte que les deux gaz légers: le UN et le DEUX. Tout ce qui dépasse le DEUX est rejeté en dehors du nid. C’est ainsi que votre système solaire s’est formé. De la même manière se forme, aujourd’hui encore, la poussière cosmique. Tant qu’il y aura d’hydrogène, le soleil brillera, il rayonnera sa chaleur et il donnera vie.

            - Et pour combien de temps y’aura-t-il encore de l’hydrogène?

            - Votre soleil a déjà vécu la moitié de sa vie, c’est à dire 4,6 milliards d’années terrestres. Il en a encore tout autant à vivre. Ensuite il s’éteindra. Pourquoi t’ai-je parlé de tout ça?

            - Tu as raison, Zosime. Nous sommes tous faits d’une même matière.

- Je me demande pourquoi ne pourriez-vous pas aussi avoir une seule conscience ? C’est alors que Dieu pourra se reposer. Quel âge as-tu?

- Zosime, ce n’est pas très élégant de poser une telle question à une femme!

- Je vais répondre à ta place: tu as 13,7 milliards d’années! C’est l’âge des atomes que tu portes en toi. C’est ainsi que nous apparûmes, après une file infinie de métamorphoses ; le soufre et le mercure furent les principaux soldats durant toutes ces batailles.

 

Le troisième prisme

 

- Pourquoi toutes ces „batailles”?

- Pour arriver à l’union du soleil et de la lune; nous avons vaincu tout autant de putréfactions, calcinations, fontes, distillations, sublimations et cohobations et tout ça, pour arriver toujours au début, c’est à dire à la première cellule, le zéro terrestre ou la cellule œuf, d’où surgiront des milliards de cellules vivantes. Je ne suis plus de votre monde, mais je peux vous voir et vous guider. Je vis dans la neuvième dimension de la brane et je ne suis pas obligé de renaître. Mais vous… vous devez vivre et mourir encore et encore… « Mourir » c’est une façon de voir les œuvres de votre renaissance.

J’ai demandé à Zosime : « Et ce sera ainsi pour les siècles des siècles ? » Et il m’a répondu : « Ce sera ainsi jusqu’au moment où la substance de ton athanor aura passé en lumière pure, c’est à dire dans le un divin ou la vie éternelle ou la conscience universelle, dis-lui comme tu veux. Vous devez lui rendre toute la lumière qu’Il a mise en vous, multipliée par votre cœfficient humain. Ce cœfficient peut être positif ou négatif… S’il est positif c’est bon ; la lumière sortira grandie ; mais s’il est négatif…  Seul le Grand Alchimiste sait combien de vies seraient nécessaires pour passer d’une oeuvre à l’autre, du noir au rouge et du rouge au blanc et ensuite du blanc à la lumière et de celle-ci à la conscience universelle.

- Je doute qu’il ait existé d’autres vies appart celle-ci. Il m’est tellement difficile à croire que j’aurais pu ou que je pourrais crier « je » dans un autre être. Je ne fais pas confiance aux voyants et aux astrologues qui prétendent décodifier mon passé ou mon avenir dans le marc du café, des boules de cristal, dans des cartes de tarot ou dans les lignes du destin dessinées dans ma paume. Zosime me répondit :

- Tu as bien raison, car c’est à toi de te connaître, pour pouvoir remédier à tes erreurs. Tu dois parcourir toute seule le chemin de l’auto connaissance, toi avec le fil de ta vie en main, en essayant de ne pas te perdre dans le labyrinthe. Une fois arrivée au bout du chemin, ton chemin, Ariane tirera malicieusement le fil, en te laissant seule dans la mort, comme dans la vie. Et c’est ainsi pour tous les humains, sans exception. Chacun doit prendre ses responsabilités pour remplir sa mission pour laquelle il est venu sur Terre.

- Quelle est ma mission dans cette vie ? Il m’a dit : 

- La conscience est malade ; tu dois devenir un guérisseur de la conscience. C’est à toi de lui trouver remède.

Je me suis sentie tout à coup furieuse et impuissante. J’ai reconnu en lui, en une fraction de seconde, le mauvais ange, celui qui était resté à mes côtés pour veiller sur moi et qui m’avait mise en pièces tout au long de ma vie. Je lui ai crié :

- Et c’est en tuant mon ange que je pouvais guérir la conscience ? Après tout c’est vous qui l’avez tué! Je vous haïs, Zosime ! J’ai enduré toute cette vie brisée, humiliante et pénible, à cause de vous ! J’ai suivi aveuglement vos conseils ; j’ai laissé les autres me cracher au visage ; chaque fois que je défendais la bonne cause, c’était la mauvaise cause qui gagnait ; et vous me regardiez avec insouciance, en ricanant dans votre coin. J’avais beaucoup de confiance en vous et vous m’avez poussée à faire des erreurs. Pourquoi ?  C’était uniquement pour me montrer quel désastre pouvait être la vie d’un homme qui a tué son ange ? C’est vous qui m’avez poussée à le faire! Vous êtes un sadique, un fou qui s’ennuie dans sa sacrée dimension et qui se mélange à la vie des enfants, uniquement pour s’amuser et pour avoir de quoi s’occuper « la vie » ; vous êtes un pauvre fou, Zosime, voilà ce que vous êtes !

- Enfin, je crois que le moment de la vérité est venu… Tu n’as rien à te reprocher, car tu n’as tué aucun ange. Tu as connu Animus… Il se porte bien, n’est-ce pas? Tu dois savoir que tu es toi-même un ange, de par ta naissance. Tu appartiens à l’ordre des « Antoniens », l’armée de saint Antoine. C’est pour cette raison qu’elle t’a appelée AnTonia . Ta mère en sait plus ; elle t’en a déjà parlé, peut-être. J’ai joué ce jeu pour te forcer dès l’âge de l’enfance à goûter à l’argile et au malheur du monde, pour que tu entres de bon gré dans les entrailles de la terre. Tu as vu toi-même qu’il n’y était pas très confortable ; si je ne t’avais pas poussée, tu ne te serais pas jeté dans le bain de vitriol. Tu dis « vie brisée, humiliante et pénible », mais ce n’est pas ainsi. Tu m’as été d’un énorme secours. Pendant toutes ces années quand tu as bossé dans les sciences, j’étais à tes côtés. Toute l’information que j’ai eue grâce à ta diligence et curiosité, je te la rendrai à cet instant même ; elle sera enrichie de mon propre savoir et mon propre pouvoir d’interprétation des phénomènes célestes, auxquels tu ne pourras avoir accès que par des petits moments d’intuition. Tu as été la fleur et moi l’abeille qui a cueilli ton nectar. Le nectar je l’ai transformé en miel et le miel nourrit les mondes dans leur chaîne infinie, c’est à dire, notre archétype.

Mais tu te demandes, peut-être, pourquoi tous ces chocs dans ta vie furent nécessaires.

Et bien, il en fut ainsi pour que tu deviennes un ange meilleur, moins orgueilleux et plus patient, avec une âme pure comme le cristal. Tu devais te détruire, te réduire en pièces et devenir petite comme le sel fin. C’était inscrit dans ta loi, mais aussi dans la Sienne. C’est Lui qui nous a servi d’exemple, en se faisant aussi petit que le sel fin, car qu’est-ce que les planètes et les étoiles sinon du sel cristallisé, plus ou moins grumeleux ?

Tu dois savoir qu’Il se fit aussi  petit, jusqu’à pouvoir être contenu dans les chromosomes. Et les chromosomes contiennent l’ADN et cet ADN a le plan. Chaque maison de sable a son propre architecte – elle est unique, tu te souviens…Mais qu’est-ce que c’est qu’un chromosome? Je vais t’expliquer maintenant.

Le mot vient de la langue d’Aristote ; « khrôma » signifie couleur et « soma » signifie corps. Les chromosomes seraient la lumière de notre corps. Ils sont en quelque sorte la petite lumière de la Grande Lumière. Et maintenant ouvre bien tes oreilles.

La bulle qui a explosé voici des milliards d’années, a fait naître les branes ; l’une de ces branes, celle où vous vivez, cet univers à 26 dimensions, dont vous en connaissez quatre… Tu sais de quoi je parle, n’est-ce pas ?

- Oui, certainement. Il s’agit des trois dimensions de l’espace plus la dimension temporelle. Mais j’ignorais qu’il qu’il y avait encore 22 dimensions ! Où sont-elles?

            - Inutile de t’en parler. Tu ne pourrais pas comprendre, car il n’y a aucune mesure physique pour les mettre en évidence. L’une de ces dimensions serait la foi  et une autre serait l’intuition et je m’arrête là. Je disais que vous vivez dans un Univers à 26 dimensions. C’est une sorte de drap qui ondoie sous le souffle du vent cosmique, qui roule et qui devient une petite corde qui vibre. Des 26 dimensions en reste apparemment une seule : la longueur de ce petit bâton élastique. Votre brane, cette petite corde, se contorsionne, se frise comme le fil de cheveux sous le fer à friser, se plie et se fronce jusqu’à ce qu’elle devienne une minuscule spirale presque ponctiforme. Voilà le chromosome !  C’est l’un de ces fils de l’immense toile d’araignée tissée en fil d’or. Ou si tu veux c’est une ligne de champs du web universel, descendue dans la matière. Tu as déjà observé leur aspect, n’est-ce pas ? Ils sont tellement petits qu’on les voit uniquement avec le microscope électronique. Pourtant ils détiennent toute l’information universelle, tout l’univers est contenu dans ces quelques microns. Un rien de substance concentre toute l’information divine et universelle. L’infini grand et l’infini petit ne font qu’Un. Si Lui a pu faire ça, nous devons suivre son exemple et nous faire petits, en respectant les lois de la vie. Tu ne tueras point, mais tu ne te tueras pas non plus ; tu te transformeras.

Tu devais donc en arriver là, à te réduire en poudre, pour ensuite te laisser travaillée par le feu et le vitriol. Pour qu’ils te touchent jusqu’à la dernière fibre de ton âme ! Et je répète : tout se fera en respectant les lois de la vie, car tu ne pourras rectifier que la matière vivante et l’esprit vivant.

Ce qu’il reste de toi est une petite pierre ; et je te dis que ta pierre est un diamant de 10000 carats. Voilà notre travail qu’on  a accompli ensemble, au fil de tes années. Ce n’est pas beaucoup, ce n’est pas peu non plus. C’est ce petit diamant qui compte. Même quand il est petit il a des pouvoirs énormes ! Dieu est amour et lumière. Il ne vit que d’amour et de lumière c’est à dire qu’il ne vit que de la conscience pure. Votre conscience est malade…

            - Qu’est-ce que je dois faire au juste avec cette « conscience malade »?

- Il faut d’abord la filtrer à travers des cristaux d’âmes pures. Pour ce faire, on a besoin de deux appareils, nommons-les prismes en cristal : la première va décomposer la lumière dans les sept couleurs de l’arc-en-ciel, la deuxième va recomposer la lumière blanche à partir de ces couleurs. Tu dois t’asseoir entre les deux et, en pratiquant la spargyrie, tu devras  purifier les couleurs de l’arc-en-ciel. Mais tu ne seras pas seule. Il y a d’autres gens comme toi qui font partie de la mission. Tu n’es qu’un atome ou un ion dans une chaîne d’atomes ou d’ions qui, ensemble, vont bâtir ce qu’on appelle le troisième prisme, fait d’âmes de diamant. Comment cette cascade de diamants rendra service à la Grande Conscience de l’Univers, c’est difficile à expliquer. J’essayerai pourtant et j’espère que tu comprendras…

Votre cerveau est construit sur le même principe que celui du Grand Cerveau. Le « corps » du Grand Alchimiste, tout comme le vôtre, fonctionne grâce à plusieurs systèmes « nerveux »: chez vous il n’y en a que deux : un système de nature électrique et un système de nature chimique et les deux siègent dans le cerveau. Chez Lui, le cerveau est encore plus compliqué et je m’arrête là. Votre système électrique est formé des neurones, tandis que Son système électrique est formé par les galaxies. L’information circule avec une vitesse énorme de neurone en neurone et de galaxie en galaxie, avec une vitesse encore plus grande que celle de la lumière, le c, que vous connaissez. Cette information circule dans les deux sens : de Lui vers vous et de vous vers Lui. Pour pouvoir capter Ses messages, il vous fallait un système adapté, une sorte de transformateur qui réduit la vitesse de l’information. C’est le système chimique qui remplit ce rôle. Chez vous, les humains, il est formé de petites cellules en forme d’étoile, nommées astrocytes, qui se trouvent par centaines de millions dans votre cerveau. Ces cellules en forme d’étoile forment une sorte de glue répandue entre les neurones. Sans cette glue l’information électrique se perdrait avant qu’elle ne soit transmise au réseau neuronal et de là, aux différentes parties du corps. L’information, une fois captée par les astrocytes, est transmise à travers une cascade d’ions de calcium aux autres neurones du réseau. La vitesse de transmission est 100 000 fois plus petite dans le système astrocytaire que dans le système neuronal. Tu me suis encore ? Je suis toujours dans ton cerveau. Si les ions de calcium ne sont pas en quantité suffisante, l’information se perd ; alors le cerveau se raréfie et l’organisme est malade.

Chez le Grand Cerveau c’est pareil ; entre les galaxies il y a une matière très dense, mais invisible à vos yeux, par l’intermédiaire de laquelle toute l’information universelle circule entre  le Grand Cerveau et tout être de l’Univers. Mais pour qu’elle puisse voyager, cette information doit devenir conscience, car lui ne peut comprendre que le langage électromagnétique, c’est à dire le langage de la lumière et de la conscience. Il faut donc passer de la matière à la lumière et de la lumière à la conscience. Pour ce qui est la transformation de la matière en lumière, Einstein a donné même une formule: E = mc2, qui montre qu’à une vitesse égale à celle de la lumière, c, la matière petite, finement pulvérisée, le m, se transforme en énergie, E, et inversement, l’énergie se transforme en matière.

- Mais le m dans la formule d’Einstein peut être le zéro absolu ou le point divin, qui n’a plus pu être contenu en lui-même et alors il a explosé. Quand ce m très grand et en même temps très petit s’est fait poussière, il a rempli l’Univers. Et je parle du Big Bang.

- De quoi s’est rempli l’Univers? – me demanda Zosime.

- Je crois que c’était de la matière. Mais aussi de l’enrgie et de lumière... Et pour quoi pas, de la conscience aussi… Hm… Difficile à dire.

Zosime reprit la parole:

- Disons qu’au départ ce ne fut qu’une matière morte et vivante à la fois et les deux étaient dépouvues de conscience. La conscience serait apparue comme une conséquence de la complexification de la matière, tout comme il se passe pour les générations d’ordinateurs, de plus en plus sofistiqués. Au départ il y avait les mammouths qui occupaient des salles gigantesques. C’était plus de matière que d’intelligence. Aujourd’hui un ordinateur peut être contenu dans un dé. Au fur et à mesure que l’homme s’est développé en tant qu’appareil, son intelligence a grandi.

- Mais il n’a pas diminué! – ai-je répliqué.

- Oh, que si! Pense aux titanes! L’homme du futur, tu sais, n’est-ce pas? Il ne sera „qu’un cerveau sur deux bras”. Tu te souviens ce que Konrad et Hans disaient. Toute la matière passera en conscience. Mais pour passer de la matière à la conscience, chacun doit employer sa propre formule. Il doit l’inventer lui seul. C’est un processus difficile toute cette métamorphose. Calcinations, distillations, cohobations…Et ce sont des gens simples comme toi, qui veillent à la bonne transmission de ces gouttes de conscience. Tu es en quelque sorte un ion de calcium ou un petit diamant dans cette cascade ou chaîne de lumière.

- Elle est très difficile ma mission ; je ne sais pas si je suis capable… Par quoi dois-je commencer ?

- Tu vois ? Si tu as pensé à cette question « Par quoi dois-je commencer ? », ça veut dire que tu es déjà prête ! Tu commenceras par franchir la Porte Noire nr.1. Il faut prendre encore un bon bain de vitriol – me répondit Zosime. 

*

Cher Maître, je ne comprends plus rien ! La femme a-t-elle commencé à écrire dans une autre langue ? Est-ce la langue du vitriol qui lave son âme ? A-t-elle pleuré sur ses écrits avec ces maudites larmes de vitriol ? Après cette dernière phrase «la Porte Noire nr.1. Il faut prendre encore un bon bain de vitriol », tout est devenu illisible. Pour ne pas vous laisser dans un vide total, j’essayerai de vous révéler quelques vécus de sa jeunesse. C’est là qu’elle m’a fermé la porte au nez.

 

La Porte Noire nr.1

 

Quand ce fut le moment de choisir un métier, elle le fit inconsciemment. A 17 ans on ne sait pas trop bien ce qu’on voudrait faire de sa vie. Elle voyait alors deux chemins s’ouvrir devant elle. A cette époque-là, comme maintenant d’ailleurs et comme toujours, elle a du choisir parmi deux possibilités. Pour elle ce fut ainsi : elle aimait deux garçons à la fois, elle a eu deux mariages, deux pays, deux arc-en ciel parallèles dans le ciel, après la mort de son père, deux – le numéro de la nouvelle maison, la rue où elle habite – « la Rue Entre deux Portes »… Choisir entre deux sentiers lisses pour trouver le seul chemin pour une seule vie, ce n’est pas une chose facile. Mais quel chemin ? On lui avait prédit une brillante carrière d’artiste. Les fées furent étonnées quand elle leur dit un jour : « C’est pour la dernière fois que je viens à la répétition ; je veux vous dire merci et vous faire mes adieux ». « Comment ? Avec le talent que tu as ? Et toutes ces épreuves et examens que tu viens de réussir… Quatre vainqueurs parmi 800 participants, tu sais ce que c’est ! Et tu es l’un de ces élus. Ne jette pas ta chance par la fenêtre ! »

Mais elle a fait ainsi. Son père l’avait d’ailleurs aidée:

- Chanter ce n’est pas un métier sérieux ; soit tu es un génie, soit tu n’es rien et tu finiras par mourir de faim en balayant les rues ; je n’ai plus rien à de donner. Tu le sais déjà.

Ainsi balaya-t-elle la chance et choisit un « métier sérieux », qui la traquait des heures et des heures à travers la ville de Bucarest, accrochée à des bus moribonds, écrasée par la foule qui s’y entassait en se marchant sur les pieds. Ce « métier sérieux » qu’elle avait choisi comme une sorte de punition commença mal. Elle devait passer par l’humiliation devant les travailleurs de la fabrique de pain, où elle faisait son stage obligatoire.

La directrice du Moulin et de l’entreprise de panification avait réuni pour son « cas » des centaines de gens, ouvriers et cadres, dans une réunion exceptionnelle de syndicat. On l’a sanctionnée avec vote de blâme pour la raison de s’être absentée à la démonstration ouvrière, un 23 août, le jour national de la République. La directrice était plantée au milieu de la table rouge. Elle frappait le bois avec son poing et pendant qu’elle criait, la montrait du doigt :

            - Voici pour qui nous trimons des jours et des nuits devant les fours à pain ! Regardez pour qui nous nous sacrifions et qui avons-nous élevé, quel serpent avons-nous blotti au sein ! Regardez à qui nous payons des études universitaires ! Regardez-la bien ! C’est la génération qui prendra notre place demain ! 

Chaque phrase était pointée d’un coup de poing donné dans la table vêtue de rouge, la couleur du parti communiste. Elle est restée tout le temps debout. Des larmes noires et gluantes coulaient sur ses joues, en lui troublant le regard. Embarrassée, elle regardait autour de soi et ne pouvait pas croire que c’était elle qui était bafouée, elle qui, quelques mois auparavant, avait reçu tant de félicitations et d’honneurs après la fin de ses études brillantes. La directrice savait-elle que la stagiaire était l’héritière de droit de cette grande entreprise et de ce grand moulin ? Et qu’un jour, la jeune diplômée aurait dû devenir sa patronne ? C’est pour cela qu’elle avait autant de haine dans la voix lors de cette démonstration de force de la nouvelle classe ouvrière ? Etrange coïncidence… L’un de ces rares tours du sort qui nous mettent face à face avec nos ancêtres qui attendent encore que justice soit faite.

Quand Tonia  avait choisi de travailler ici, elle ne savait pas qu’il s’agissait de l’ancien Moulin Commercial SAR, qui avait été confisqué à sa famille, en 48, suite à la nationalisation.

Le vitriol lui brûlait la bouche et les yeux. Elle voulait crier pour se défendre, mais sa voix ne l’écoutait pas. La directrice, elle, crachait davantage de vitriol :

- Menteuse ! Je sais que tu es une menteuse ! Le certificat médical que tu m’as montré je sais que c’était un arrangement.

C’était vrai. Elle avait menti. Elle n’avait pas été malade, son absence fut volontaire ; c’était la seule façon de tester sa force de dire « non » à toutes ces absurdités. Elle était devenue mature. Elle ne s’était défendue que par ses larmes et, chose bizarre, ces larmes lui avaient apporté de la part des gens beaucoup plus que les mots.

Ils avaient voté en unanimité pour la sanctionner ; qui aurait osé contredire la directrice aux yeux hitlériens ? Les gens avaient honte de ce qu’ils avaient fait malgré eux. Après la réunion ils venaient vers elle pour s’excuser. On devait faire la file. Quelques-uns l’embrassaient sur la joue ; ainsi se rendirent-ils compte du fait que les larmes de l’amertume étaient très salées. Depuis, chaque fois qu’elle quitait son laboratoire pour visiter l’usine, les travailleurs lui remplissaient les bras de brioches chauds et de gâteaux à peine sortis du four. Ils continuaient à culpabiliser. Elle leur avait depuis longtemps pardonnés, à eux, mais pas à la directrice. Pas à celle qui avait savouré sa souffrance avec autant de plaisir, en instiguant les gens à la haine. Le sourire de la haine sur le visage de cette femme, ce sourire de vainqueur, brûle encore l’âme de cette pauvre innocente, seule, face à l’hypocrisie, à l’égoïsme et à la lâcheté des gens.

            Elle avait choisi un « métier sérieux », une voie difficile, qui demandait beaucoup d’étude et un travail dur. C’est ainsi qu’elle apprit comment manipuler des cornues, des cylindres gradués, des pipettes, des ballons au fond rond ou plat ou des ballons coniques, des réfrigérants et des allonges, des colonnes à distillation et tous les accessoires mécaniques et électriques qu’on trouve d’habitude dans les laboratoires de synthèse organique. Avec le temps, elle arriva à les aimer comme on aime ses jouets et le laboratoire où elle travaillait était devenu sa deuxième maison. Elle y avait aussi quelques bons amis qui l’ont oubliée, certainement.

Elle a manipulé toute sorte de substances : des cyanures, des métaux alcalins, substances corrosives, des poudres venimeuses, des acides et des bases organiques et inorganiques, mais aussi le vitriol, l’acide le plus tenace, le plus meurtrier de tous les acides. En choisissant ce « métier sérieux », elle avait initié - sans le savoir – la première étape de l’alchimie de sa propre vie, où le roi était le vitriol avec des pouvoirs qui laissent des traces, là où il effleure la matière vivante. Elle avait délibérément choisi le vitriol pour qu’il puisse la modeler de l’intérieur.

 

*

Cher Maître,

Heureusement, la femme a cessé de pleurer, elle gribouille encore dans son cahier et – Dieu soit loué – je peux lire moi aussi. Elle ne se cache plus de moi. Je crois qu’elle sait que je vois tout. Ah, combien je me sens soulagée! C’est beaucoup plus simple et plus honnête de la laisser raconter toute seule de sa vie. Voici la continuation de ses écrits:

 

 

La Porte Blanche

 

Si cette petite localité au bord de la Mer Noire ne s’appelait pas La Porte Blanche, ce serait sûrement moi qui lui aurais donné ce nom. Les années estudiantines, les souvenirs de jeunesse, entrent et sortent par une porte blanche au bord d’une mer noire, blanchie, elle aussi, par les étoiles et les vagues écumantes, dans les nuits sans lune. Tout au long de ma vie, mon âme a su choisir.

J’aurais pu finir par oublier ces aventures, comme tant d’autres choses égarées dans de petits coins poussiéreux de la mémoire. Je les aurais laissées gésir dans l’ombre d’une encoignure de mon âme, de plus en plus recroquevillée et ennuyée ; âme qui ne sait même pas qu’elle a commencé depuis longtemps à se retirer de ce monde, un monde insupportable, noueux et plein d’aspérités comme un émeri qui irrite sa peau délicate. Qu’est-ce qui a sauvé, en définitif, tous ces souvenirs ? Les étoiles ou les séraphins ? Ni les uns ni les autres. C’est la clémence du vitriol : „je ne vais pas les brûler, ceux-là”.

            Je me repose sur une chaise longue, dans le jardin ; je respire l’air chaud et humide de l’été. C’est un soir d’août tardif, à pleine lune immense et rouge. Je cherche dans le ciel quelques astres connus, ceux que j’avais l’habitude de regarder quand j’étais petite. J’ai grandi. Pourtant je ne vois que les mêmes étoiles, ces quelques dizaines parmi les 5300 que l’œil de l’homme pourrait percevoir. Je suis jalouse de mon chat qui voit plus d’étoiles que moi. Il profite d’avantage de cette merveilleuse poudre d’argent accouchant des mystères. La voûte noircie, ce cercueil du monde avec comme « clous », les étoiles, m’envahit de nouveau avec des questions et des poèmes qui veulent naître. 

            Chassée par la fraîcheur de la nuit, je reviens dans le salon. J’ouvre mon portable pour voir ce qu’il y a de nouveau sur la planète Mars. C’est ainsi que je trouve Joshua, mon ancien collègue de faculté. Il venait de publier un article « Etranges formes de vie sur Mars ». Il est un éminent chimiste et tout autant un passionné des astres, connu déjà dans le monde entier pour ses contributions à la recherche des traces d’une vie ailleurs. J’ai été très touchée par son apparition soudaine sur l’écran de l’ordinateur ; il avait mis sur Internet une photo récente. Il avait blanchi, mais les yeux étaient les mêmes : les yeux d’un enfant assoiffé de connaissances, au regard lointain, perdu dans des sentiers, que lui seul pouvait se tailler dans l’infinité de molécules qui nous entourent. Dès que j’ai vu son numéro en bas de la page, je l’ai appelé :

- Mais c’est extraordinaire ! E x t r a o r d i n a i r e ! Alouette, ta voix est inchangée !   (Jadis, il m’appelait « alouette ». Après tant d’années, il n’avait donc pas oublié.) – Te souviens-tu encore cette petite localité La Porte Blanche ?  Et le hangar où on se rassemblait tous, le soir venu ? On écoutait ta musique enchantée et les poèmes d’un étudiant en histoire… Comment s’appelait-il ? Et les danses et les discussions philosophiques… J’ai encore tous ces souvenirs vivants dans ma mémoire. Et toi ?

Je me taisais. Sans me rendre compte, je me perdis dans des pensées lointaines. Moi et Joshua, étions des amis d’enfance. Nous n’étions pas encore nés, quand son père, Shuly Wissmann, avait été déporté avec le dernier transport des juifs. Mon père hébergea sa femme, Sarah, en lui offrant une petite chambre qui venait de se libérer après la mort d’une tante. Sarah et ma mère priaient ensemble, chacune à son Dieu: Sarah était de religion judaïque et ma mère était catholique. Elles priaient jour et nuit pour que Shuly soie en vie ; et le miracle s’accomplit. Shuly fut un des rescapés des champs de la mort. Il arriva chez mon père un jour d’hiver, le visage tout blanc, les cheveux blancs et les vêtements blancs de neige, un petit balluchon à la main. Il tremblait et son esprit était égaré. Sarah racontait qu’il s’était jeté dans les bras de mon père, les larmes aux yeux. Quelques années plus tard Sarah donnait naissance à un petit garçon, et ma mère me fit voir la lumière du jour quelques mois plus tard, la même année. Mon père et celui de Joshua avaient travaillé ensemble durant des années et des années, jusqu’à la mort de Shuly. C’est alors que Joshua et sa mère émigrèrent en Amérique. C’était tout juste après la fin de l’université.

- Allo ? Tu es encore là, Alouette ?

- Oui, qu’est-ce que tu disais ?

- Je parlais de la Porte Blanche. Te souviens-tu encore les nuits étoilées?

- Oui, je me souviens. Ce fut la plus belle période de notre vie, n’est-ce pas ? Malgré la misère que traversait le pays. Nous étions jeunes et insouciants… Par contre, nos parents ont senti toute la laideur de cette période pénible de l’histoire. Mon père travaillait jour et nuit ; il ne dormait que quelques heures par semaine. Et nous, les jeunes, nous étions comme les poulets d’élevage qui vivent sans connaître la lumière du jour, prenant l’ampoule fixée au mur pour le soleil et le poulailler pour univers. Pourtant à la Porte Blanche c’était magique…

 

Voilà les deux mots manquant de ma recette, pour pouvoir accomplir l’œuvre au blanc. Par une étrange coïncidence, les deux mots résumaient les deux grands thèmes de ma destinée : la porte et la couleur blanche. A 20 ans toutes les portes sont blanches car toutes sont ouvertes.

Chaque année universitaire, avant le début des cours, on devait participer pendant trois semaines à la récolte du raisin, dans une région près de la Mer Noire, nommée La Porte Blanche. Il y avait des étudiants venant de deux facultés : de chimie et d’histoire. C’est avec les détenus de la prison « La Porte Blanche » qu’on partageait la colline aux raisins « Napoléon ». Un gardien armé les suivait de près. Nous n’avions pas de gardien (ou s’il y avait un, il était discret). Le travail était le même pour tous – un certain nombre de caisses aux raisins par tête d’étudiant ou de détenu.  Nous, les étudiants, travaillions les mêmes parcelles que les hommes zébrés. En ce temps-là, le travail qu’on nous avait imposé ne nous dérangeait pas, par contre, c’était un plaisir : on avait des raisins à discrétion et on pouvait se passer du dîner « copieux », composé de lard gras nageant dans une sauce tomate noyée dans l’huile. Nous avions un lumineux sourire dans l’âme, des raisins, du pain et de la poussière ; on était heureux, assis sur les caisses en bois, une tranche de pastèque à la main. On ne connaissait pas bonheur plus grand que celui d’être ensemble. Nés sous le communisme, on oubliait pendant ces moments-là qu’on vivait enfermés dans une société fermée, tout comme les détenus dans leur prison. Etudiants et détenus, on ne faisait qu’un seul, tous égaux.

Entre nous, les étudiants, il y avait pourtant des différences. Moi j’appartenais à la catégorie “gare de dire ça à l’école!” A des gens comme moi, on nous avait mis très tôt en tête que rien ne pouvait changer, c’était comme ça et on devait s’adapter si on voulait vivre. Et qui refuse la vie à 20 ans ?

Mon père m’a donnée de bons conseils, dont j’ai essayé de tenir compte : « Fais ton devoir correctement. Travaille bien pour te construire un avenir par tes propres moyens. Je n’ai plus rien à te donner en dot». Il m’a donné un précieux enseignement : il m’a appris comment vivre avec peu de choses et comment se réjouir beaucoup de ce peu de choses.

On m’avait encore appris dès ma petite enfance à me baigner entre deux êtres : celui qui était vrai et celui qui devait cacher ses pensées et ses opinions. J’ai grandi entre ces deux êtres, le doigt sur la bouche « ne dis pas ça à l’école ! ». Ne le dis pas…

 

*

Ici il manque des phrases entières. Qu’est-ce elle ne devait pas dire à l’école ? Il y a beaucoup de ratures, comme si la femme avait voulu effacer ce qu’elle venait d’écrire. A ce qu’il paraît, elle a encore le doigt sur sa bouche : « ne dis pas ça ! ». Ah, si seulement je pouvais sauver quelque chose de tout ça !

N’est-ce donc pas le seuil de la Porte Noire nr.2 qu’elle n’ose pas franchir ? Qu’est-ce qu’elle ne pouvait pas dire à l’école ?

Je suis devant cette porte et je peux accéder au-delà de cette porte, car le cortège du clergé m’a invitée à allumer une bougie. Les saints me tiennent à l’œil. J’étais dans sa vieille maison à Bucarest, dans la cour ; en fait,  j’étais elle. Je m’étonnais de voir les murs et la porte démolis ; il n’était resté qu’un trou qui liait sa maison à une zone lumineuse et lointaine. Entre les deux mondes il y avait un petit couloir complètement désert. C’est par-là qu’une procession de prêtres vêtus de blanc doré, venait du désert lumineux ; ils s’avançaient vers moi, portant dans leurs mains de grosses bougies blanches, allumées. Le grand chef en tête de procession, qui portait sur la tête une sorte de tiare papale, m’invita à allumer une bougie. Je l’ai fait, un peu à contre coeur, car j’avais peur. Ensuite, en me rendant compte de la responsabilité qui m’incombait, j’éteints la lumière du bout des doigts. Mais, chose bizarre, la bougie s’alluma toute seule, en glissant vers une autre bougie allumée, qui était là pour veiller et qui se pliait pour lui donner la lumière. Je me laisse conduire par la lumière de cette bougie et je franchis le seuil de la Porte Noire nr.2. Je peux maintenant fouiller dans ses pensées les plus secrètes. Je peux même aller au-delà d’elles et pénétrer dans les pensées et les frayeurs de ses parents morts. Oui… A l’aide de cette flamme, je peux voir très bien ce qu’elle ne pouvait pas dire à l’école.

 

La Porte Noire nr. 2

 

Je vois l’histoire de toutes ces années terribles. La période dite stalinienne et les années qui ont suivi, avec ses marques douloureuses gravées dans beaucoup d’esprits mutilés qui boitent encore dans ce monde, en cherchant leur chemin, à tâtons. Cette tranche cruelle de l’histoire des roumains, avec son pogrome, la délation et l’inversion des valeurs, cette inquisition communiste qui a exterminé des centaines de milliers de gens innocents, dans les prisons, les camps de travaux forcés ou les hôpitaux psychiatriques. Affichant le slogan « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous », le régime communiste a chassé la famille royale et a plongé des millions des gens et des consciences dans une terrible misère, pendant des dizaines d’années.

Je vois beaucoup d’enfants malheureux nés à l’époque. Ils devaient apprendre deux histoires: celle qui était vraie, enseignée en famille par leurs parents – „mais, gare de dire ça à l’école!” – et une histoire préfabriquée et dénaturée comme dans les miroirs déformants.

Je vois le Canal Danube - Mer Noire avec tous ces hommes – militaires, prêtres, politiciens, juristes, professeurs et étudiants, journalistes et écrivains, fermiers et patrons, acteurs, médecins et tant d’autres, qu’on traitait de « bandits ». Condamnés aux travaux forcés, on les battait à mort, on les faisait travailler à mort, on les affamait à mort. Mais aux fêtes officielles on leur donnait un repas copieux « mangez, bandits, jusqu’à en crever ! ». Ceux qui n’étaient pas morts de faim, mouraient de trop plein, en se vidant les boyaux au bord des fossés.

Ils avaient pour seule peine le fait de penser et de dire ce qu’ils pensaient. La vieille période de l’histoire devait disparaître pour qu’on invente une autre. Et les traces et les témoins des la vieille époque devaient être anéantis.

Je vois certains artistes qui, pour se mettre sur l’avant de la scène, ont arraché Dieu de leurs oeuvres et l’ont remplacé par Le Parti Communiste. Mais je vois aussi le cortège des artistes opposants persécutés, exterminés, meurtris, dont les oeuvres ont été brûlés pour que le bien et la vérité dans le monde cessent de se propager.

Je vois ces années d’oppression des croyants qui devaient cacher les icônes, leur foi, la petite croix en or, en argent ou en bois, accrochée au cou et si possible, cacher leurs origines. Il y a avait toujours quelqu’un qui raportait, pour avancer en grade. Si on était la descendance d’un « ennemi du peuple » il fallait oublier sa vraie personnalité et se faire construire un autre « moi »  propre, sans des parents à l’étranger ou possédant fortune, morts ou vivants.

Qu’est-ce qu’elle ne pouvait pas dire à l’école ? Elle avait eu un grand-père paternel très fortuné. Son arrière-grand-mère maternelle avait possédé des terres ; elle était une « koulak ».

- Où sont tes doigts, grand-mère ?

- Les camarades les ont écrasées avec la crosse du fusil.

            - Mais pourquoi ? Tu avais volé ?

            - Non. C’étaient eux les voleurs. Nous étions plusieurs à ne pas vouloir céder nos terres à la Collective. Veuve avec trois enfants à 25 ans, j’avais travaillé durement toute ma vie pour les acquérir, uniquement avec ce que j’avais gagné de mes mains. Je n’étais donc pas du tout prête à y renoncer. Mais ils nous ont enfermé pendant des semaines et on nous a torturés jusqu’à ce que nous cédions l’un après l’autre. Le jour ils nous battaient et la nuit ils nous faisaient monter la colline du cimetière en nous disant qu’ils ont reçu l’ordre de nous exécuter. Là on nous alignait au mur et les soldats pointaient leurs fusils vers nous. Des gens cédaient et signaient sur place. Aux autres on disait : « on vous laisse réfléchir jusqu'à demain». Et le lendemain on nous faisait monter la colline, on nous mettait devant le même mur avec les mêmes menaces. Moi et Petre…Ta mère le sait. Pauvre Petre, quel homme courageux ! Nous étions encore deux à ne pas avoir cédé. Ils m’ont écrasé les doigts et à Petre ils lui ont tire dans la jambe. S’est comme ça qu’on a fait la grande collectivisation du pays. Je regrette de ne pas avoir signé du premier coup. J’aurais eu au moins tous mes doigts. Ainsi, ils m’ont pris et les terres et les doigts. Mais ne dis pas ça à l’école ! 

Tonia  était coupable. Elle devait cacher les choses qui auraient pu fâcher les grands puissants, ceux qui avaient bâti leurs vies sur la ruine des gens comme ses grands-parents, en les dépossédant de leurs biens, en les humiliant d’abord, pour ensuite leur offrir une place d’esclave dans la nouvelle société basée sur « ce qui est à toi est à tous  et ce qui est à tous est à nous ».

On leur a pris Le Grand Moulin, la boulangerie et les maisons. Son père avait pêché en naissant dans une famille de gens aisés. Son grand-père, ancien grand patron d’entreprise, était considéré „un ennemi du peuple”, malgré son origine modeste de paysan venu du Baragan. Ils ont tous expié. A cause de son origine « malsaine », en ’48 son père fut mis dehors de deux universités où il suivait des cours de droit et de commerce. Mais ils ont tous survécu à la misère, en travaillant : sa mère au tissage des tapis, son grand-père vendait du yaourt au marché, sa grand-mère était caissière et son père travaillait le jour dans une maison d’édition et la nuit pour un journal.

On leur avait laissé une petite villa pour une famille, où quatre générations rassemblant 14 personnes, partageaient un seul wc et une seule cuisine. Des oncles, des tantes, des grands-parents qui mouraient l’un après l’autre, au rythme de deux par an.

L’une des pièces de la villa, la « chambre ensoleillée », était habitée par des locataires imposés par la « sécuritaté » ; ils devaient faire régulièrement des rapports sur ce qui se passait chez eux.

Pourtant la famille de Tonia comptait parmi les plus chanceuses, en cette période lugubre ; ils étaient tous ensemble et vivants. Peu importe que quatre personnes partagent une même chambre ; cette chambre était séparée par une porte vitrée, de la « chambre ensoleillée » où habitaient le surveillant et sa famille. Peu importe que les puces se baladent d’une chambre à l’autre, pour goûter et comparer le sang des « anciens » et celui des nouveaux venus non invités. Quelle différence entre les deux mondes séparés par un mur de verre ? Aucune, du moment où les puces ne comprenaient ni la politique, ni les jurons venant d’au-delà du glasswand. Mais les enfants, sans les comprendre, les ont vite mémorisés. Ils ont aussi mémorisé les cris sauvages de la femme du surveillant, battue juste à côté par son mari – un ivrogne qui avait un révolver.

Ils n’ont pas oublié non plus les batailles pour le soleil, au début du mois de juin. Le soleil se levait uniquement dans la cour de devant. Vers 8 heures du matin, leur mère les préparait, elle et sa sœur, pour le bain d’ultraviolets. Elles sortaient toujours par la porte de derrière, la porte d’accès pour leur famille, et couraient vers le jardin, pour s’asseoir sur la petite couverture, sur un lopin de terre. Les garçons du surveillant se jetaient par la porte avant : « Fichez le camp ! Ici c’est notre cour ! » « Mais non, c’est la nôtre, car c’est la maison de notre père ! » « Le soleil en face c’est à moi ! » « Non ! Il est à moi ! » Et c’est comme ça que la bataille pour le soleil commençait. Tonia  se jetait dans la lutte, la tête en avant, mais les garçons étaient plus grands et plus puissants. Elle rentrait chez elle, la main sur la bouche pleine de sang.

Oui, ses parents avaient de la chance. Ils pouvaient encore vendre quelques tableaux et quelques porcelaines et même les icônes pour acheter un médicament cher, pour l’enterrement d’un membre de la famille ou, des fois, pour avoir de quoi acheter du lait et du pain.

Dès le plus jeune âge elle avait appris à ne pas s’attacher à quoi que ce soit : ni aux tableaux, ni aux tapisseries, ni aux bijoux, car tout était mis au clou pour des jours noirs. Et ces jours étaient là depuis quelque temps.

Elle n’était pas encore née quand sa sœur attrapa à l’âge de six mois, une encéphalite, maladie terrible qui la laissa paralysée pour plusieurs semaines sur un lit d’hôpital. Sa mère, qui portait au ventre son deuxième enfant, dont elle voulait se débarasser, a beaucoup imploré le saint protecteur des enfants: « Saint Antoine, je vous prie, faites un miracle ! Et je vous promets que si vous laissez Alice vivre, je vais aussi laisser vivre l’enfant que je porte dans mes entrailles ».

Aux Etats-Unis un nouveau médicament contre l’encéphalite sortit sur le marché. Il était extrêmement cher. Ils vendirent les bijoux de famille. Dans une semaine Alice commença à bouger sur le lit d’hôpital. Tonia  bougea trois mois plus tard, dans le ventre de sa mère.

C’est ainsi que leur maison se vida petit à petit de toute chose de valeur, ne restant que quelques meubles lourds, qu’on ne pouvait pas sortir par la porte. On leur avait pourtant laissé le téléphone. Dès qu’elle entendait la petite « chanson », - elle avait trois ou quatre ans - elle se précipitait pour décrocher :

- Allo, ici Tonia …

- Comment vas-tu, Tonia ? 

- Eh, je vais bien…Avec la pauvreté… 

Et Tonia poussait, ainsi arriva-t-elle à l’âge de l’école. Il y avait des jours où sa mère n’avait rien à lui donner à manger à l’école, que du pain noir. Deux tranches de pain nu, l’une sur l’autre, mises dans un papier journal. Qui pouvait dire qu’entre elles il n’y avait que de l’air ?  Louise, une fillette grassouillette, sa meilleure copine, avait l’habitude de goûter le sandwich de Tonia « seulement une petite bouchée »; mais un jour elle a du rompre avec Louise : « Je ne te donne pas aujourd’hui la petite bouchée! J’ai faim, moi aussi ! »

Son père, elle ne l’a jamais entendu se plaindre. Il faisait son devoir avec plaisir, il aimait la vie telle qu’elle était. Il avait vite oublié les limousines et les luxueuses maisons qui lui avaient appartenu autre fois. Il a continué d’héberger et de nourrir les anciens servants jusqu’au moment où ceux-là trouvèrent un moyen de vivre. Les vieux il les a gardés auprès de lui, il les a nourris et il les a enterrés comme s’ils étaient des membres de la famille. Il a aidé ses amis juifs quand ils eurent des ennuis. Son père était un homme généreux et toujours de bonne humeur, car disait-il «je suis vraiment riche ! ». Sa seule richesse était sa famille et surtout sa « Tonia  » qu’il aimait plus que tout au monde, car c’était un enfant qui « avait tous les dons du Seigneur ».

 

*

Cher Maître,

Je crois que je suis arrivée à la fin, car la femme, après « Mon vrai œuvre au noir c’est ma nouvelle vie», n’a presque rien écrit de lisible. Voici tout ce que j’ai pu extraire :

 

 «…J’ai tout laissé et tout a disparu : ma maison avec les deux greniers - le grand grenier, exploré depuis mes premiers pas, et le petit grenier que j’avais gardé comme dernier petit coin avec des possibles surprises. Ne découvrons pas tout et toute de suite ! Laissons toujours un petit coin non encore touché par nos mains, pour qu’on puisse le toucher un jour, avec notre esprit ; l’œil brancovénien de la maison parentale n’existe plus, la maison non plus. Mais qu’est-ce que c’est qu’une maison ? Elle n’est qu’une poupée des poupées Matrioche : une maison, dans une maison, dans une maison, dans une maison… Mon âme est la maison de la maison qui n’est plus ; la maison de mon âme est mon corps ; la maison de mon corps est la maison où j’habite ; la maison de la maison où j’habite est mon pays ; la maison de mon pays est la Terre ; la maison de la Terre est l’Univers ; la maison de l’Univers est Dieu ; la maison de Dieu est l’amour qui siège dans nos âmes ».

 

Tout le reste est plein de ratures et des taches comme si la femme avait pleuré de nouveau sur ses écrits. Veut-elle les cacher dans ses larmes ? Zosime l’a fait beaucoup souffrir. J’ai essayé de lui suggérer que lui, malgré sa sagesse, n’était pas un bon conseiller. Peut-être sait-il beaucoup de choses, mais l’âme n’en sort pas gagnante. Je lui ai montré que la délivrance est ailleurs, dans le mystère d’une bougie allumée et de la prière.

J’ai eu un étrange sentiment de solitude et de désespoir en « voyant » la suite de l’histoire, de mes yeux secrets. Mais je respecte sa décision, je n’envisage donc pas de divulguer son secret. Faites-moi un signe discret si vous voulez quand même voir cette dernière page, illisible, je vous le répète. Est-ce peut-être le vitriol qui l’a fait pleurer à nouveau… L’encre et les larmes font un drôle d’artiste, à la fois écrivain et peintre.

A mon avis, c’est dans cette nouvelle vie qu’elle a recommencé l’œuvre au noir, cette fois-ci, sur une nouvelle boucle de la spirale. Car qu’est-ce que c’est que notre vie, sinon une spirale, comme le petit chromosome qui tient tout aussi bien le plan de notre vie et celui de l’Univers entier ? Une spirale où les œuvres au noir, au rouge et au blanc se succèdent, en se chevauchant d’une façon apparemment chaotique, en se marchant sur les pieds et en nous marchant dessus.

Dora-Dor

Epilogue

 

Mon cher Maître, il est grand temps que je m’occupe un peu de moi-même. Comme vous l’avez constaté, je me suis donné beaucoup de mal pour aider la femme.

Mais qui prend soin de moi ? Je dois vous avouer que ça m’arrive pour la première fois, une telle rencontre. Est-ce notre amour pour les défunts qui nous a fait résonner, je ne sais pas. C’est ainsi qu’on a pu se rencontrer, dans un petit méandre très éloigné de ce monde, mais tellement proche de notre âme commune qui refait l’entier.

Dès les premières pages de votre livre je suis tombée malade. C’était comme j’avais lu le livre de Ma vie, les mêmes passions, les mêmes doutes, les mêmes idéaux, tout y était. Je lisais et je regardais votre photo sur la couverture du livre. Ca me suffisait pour que je vous sente jusqu’aux nervures. Oui, je suis malade, j’ai du interrompre la lecture car j’ai peur d’aller plus loin. Je sais que vous êtes ici, à mes côtés, en cet instant même où je vous écris ces quelques lignes. Oh, malheureuse que je suis ! Pourquoi vous ai-je rencontré aussi tard ? Car je sais aussi que vous n’êtes plus de ce monde. Il faut que je m’arrête !

Encore une petite chose… J’ai initié toute cette histoire seulement et seulement pour rester près de vous. Je voulais garder ainsi un contact vivant. J’ai fourré mon nez là où je devais garder la discrétion et j’ai exposé la pauvre Tonia, uniquement pour me faire intéressante à vos yeux. Je dois m’arrêter ici avec mes facéties, je n’ai pas le choix. En continuant ce jeu, je pourrais répéter l’erreur de la femme, en essayant de vivre à sa place, dans un rêve absurde.

A part mon nom, vous ne connaissez rien sur moi. Je me disais que si vous avez eu la patience d’arriver jusqu’ici, vous vous demandez qui je suis. Suis-je une femme ou suis-je un homme ? Je suis les deux à la fois, sans être ni l’un ni l’autre. Suis-je pourtant quelqu’un ? Non, je ne suis pas quelqu’un mais je ne suis pas personne non plus. Alors qui suis-je, que suis-je, vous vous demandez peut-être… Personne ne me voit. Pourtant j’occupe bien ma place dans ce monde et dans l’esprit de la femme.

Si j’étais un être humain, j’aurais dû commencer ma première lettre par „Comment allez-vous, Monsieur Jung? Quel temps fait-il à Zürich ou à Paris ou sur Aldebaran? Comment va votre Anima ?” Mais moi, n’étant pas un homme, rien de ce qui est humain n’est à ma portée. Je ne vous ai pas cherché, c’est pour ça que je vous ai trouvé. Les personnages comme moi, ont eux aussi, tout comme les humains, le droit à la vie. L’important est de pouvoir échapper à l’emprise du Créateur et de filer sous son nez. C’est uniquement de cette façon qu’on peut conquérir la liberté totale, c’est à dire le droit à la vérité et au mensonge; en d’autres mots le droit de faire ce qu’il passe par ta tête et non  par la sienne. Elle a voulu faire de moi un personnage, en m’offrant une place d’honneur dans son cœur et dans son âme, mais j’ai voulu qu’elle fasse plus que ça. Suis-je  sa conscience ? J’en suis seulement une partie. Alors qui suis-je?

Je m’appelle DORA et je suis l’Anima de son père. J’ai fusionné avec DOR, l’Animus de Tonia, le jour où elle a allumé une bougie à côté du portrait de son père. C’est alors qu’elle l’a vu prier dans le ciel, aux pieds de la Sainte Marie. Et Notre Mère lui a envoyé un premier signe, cette projection vivante, - je répète vivante ! Quand elle souffla la bougie, la prière de son père, pas encore achevée là-haut, - pourtant tellement vivante dans la cire sculptée de la main de Marie – je l’ai mise en elle, de ma propre main. Car c’est uniquement par la prière qu’on peut sortir de l’athanor. Depuis, je ne cesse de donner à Tonia  des signes, que malheureusement elle ne comprend pas toujours. Mais il y a d’autres Anima de notre monde pour lui venir au secours. Voici la preuve :

J’ai appris qu’il y a deux mois, par votre intermédiaire, on lui a offert comme cadeau ce livre non écrit. De ce don, elle a voulu faire don de soi. En vérité elle a fait don de moi, car elle n’a plus rien à offrir à ce monde. Au fur et à mesure qu’elle s’amoindrissait, je grandissais. Voilà ce qu’il reste : moi qui incarne une partie de sa mémoire et de sa conscience, tant que ce livre a pu renfermer. Pour réparer ma faute face à elle, je vous l’offre comme début de son œuvre au rouge. Pourriez-vous avoir la gentillesse de prendre soin de son âme ensanglantée?

J’aimerais vous parler encore de moi, mais je suis pressée. Je suis invitée à un bal où je vais danser avec l’esprit du monde. J’espère vous y rencontrer aussi. Sinon, il me reste l’esprit du monde.

A l’un de ces jours, Dora-Dor

 

 


 

POSTFACE

 

« LE SYNDROME D’ATHANOR »
 

            L’automne dernier venait à peine de commencer lorsque, par le plus grand des hasards,  j’ai lu quelques historiettes bizarres appartenant à un écrivain, dont je n’avais guère entendu parler et qui, je  m’en rendis compte en comparant les versions parallèles, s’exprimait avec la même aisance en roumain et en français. C’était vraiment des compositions insolites. Je l’affirme parce qu’elles ne ressemblaient à aucune autre histoire, à aucune « fabulation » et ne faisaient finalement pas partie des catégories connues de narration. Un mélange de rêverie,  de souvenir et d’essai existentiel tentait de communiquer au lecteur une sorte « d’existence fantastique » et cela  même dans la littérature déjà réunie par l’auteur en un volume antérieur, au nom tout aussi bizarre d’ « Arc-en-ciel aux humains ». Plusieurs autres productions auraient dû constituer, dans une perspective indéfinie, un autre livre – plusieurs peut-être, - et ce qui m’étonna fut la sérénité de cette création sans projet visible, tout aussi absente de l’histoire que la nature. Pourtant, tout indiquait l’œuvre d’un véritable écrivain, qui n’allait pas tarder à trouver sa place et sa voie.

            Car cette œuvre littéraire discrète, appartenant à Antonia Iliescu (née en 1953 à Bucarest, Roumanie) ne commence que depuis peu à s’imposer dans la littérature roumaine, d’où elle provient, s’exprimant désormais d’une manière qui étonnera sûrement le lecteur occidental, auquel elle fera certainement plus d’impression qu’un visage quelconque. Ce retard quantitatif de l’expression est une simple apparence et ne traduit en fait que la constitution d’un créateur « hors du temps » comme, toute proportion gardée, ce Brancusi appartenant  à  un « spécifique »  qu’il convient de remarquer  et comprendre, pour en apprécier  la valeur. Car là, dans la réalité parallèle, avant  d’être l’œuvre constituée, la création est « l’œuvre exercée sur celui qui doit créer », un genre de perfectionnisme moral et d’ingénierie spirituelle, la transmission d’un « esprit occulte » qui domine l’âme et qui est consubstantiel de celle-ci. C’est sans doute, avant toute autre chose, « la composition spirituelle » dont  sourd la création d’Antonia Iliescu,  qui n’est pas seulement  écrivain, mais aussi dessinatrice,   moraliste et musicienne, à la manière « folk », qui ressemble  à la poésie brésilienne des bossa nova, à Jobim et Vinicius de Moraes, par le lyrisme des paroles bercées aux sons  de musiques astrales. Cette musicalité définit en fait sa littérature comme une composante  de la romanité, tirant sa source de la coutume de nos ancêtres Gètes qui chantaient naguère leurs lois et se définissaient par le « phénomène Choral ».

            Archaïque dans un sens qui évoque partout C.G. Jung, elle l’est surtout dans son « roman rhapsodique » inaccoutumé  intitulé « Dora-Dor . Le chemin entre deux portes », dont le titre même ressemble à un blason au contenu occulte. « L’esprit Jung » traduit en fait une sorte d’originisme insolite, dont le « pays archaïque » tente d’être identifié dans une géographie de la mémoire et marque « l’endroit paradisiaque des origines »,  où le double quasi-androgyne (« animus et anima ») acquiert son équivalent dans l’intraduisible « dor » roumain, ce sentiment indistinct, qui semble n’avoir de correspondant approximatif que dans le portugais « saudade ».  C’est cependant là l’expression d’un européanisme sublunaire qui, partie d’un lointain « Urheimat », une « patrie des origines », subsiste sous la réalité et transparaît par son alchimie, dans le « steinerisme », le romantisme onirique allemand, à travers les « lakisti » et jusque chez Magritte, Tanguy et Chagall. La philosophie de l’œuvre évoque à tout instant cette tradition hérétique. On y voit aussi bien le « mortier » que « l’œuvre au rouge », « les séraphins » et les « rêves », « les bouts de papiers mêlés  et les souvenirs  emmêlés» à la recherche du sens, la succession d’époques et de cycles, ainsi que l’âme impérissable et éternelle, les « synchronicités », ces « bizarres coïncidences qui transforment notre vie », la doctrine du « don mystique », pareil à une coupe au contenu énigmatique et sacré, « la salle magique », les effluves astraux et même la mystérieuse « régression de la farine jusqu’au grain de blé » traduisant peut-être moins la « pierre philosophale » que le principe d’un « noyau d’origine ». Le style même  se déroule avec une musicalité  proustienne occulte, tel qu’il se constitue d’ajouts affectifs et d’émotions déchaînées  à la recherche d’une expression tâtonnante. Car l’écrivain  utilise les mots comme des matières fluides dans le mouvement indéfini et secret, organisé en  moules inaccessibles dans ce vaste « athanor » qui imite la  Création.

            Ses proses anciennes appartiennent à un autre temps, mais certainement à un temps parallèle qui ne croise qu’accidentellement et de façon peu significative l’histoire connue.

 

ARTUR SILVESTRI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

[1] Résonance Magnétique Nucléaire

[2] Ras Algethi (en arabe « La tête de l’homme agenouillé »)